Une autre gauche

Le discours que ne prononcera pas Emmanuel Macron

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

A la suite des petites fictions politiques titrées « Le discours que n’a pas prononcé… » et que j’édite régulièrement dans ce blog, j’imagine ici ce que pourrait être un discours présidentiel engageant le quinquennat dans un « tournant social » sous la pression des révoltes actuelles. Ce texte n’exprime pas mes convictions. Je suis politiquement engagé pour des alternatives à l’ordre capitaliste et le Macron fictif que je fais ici parler reste un « libéral » convaincu. Je sais aussi que pour l’heure, la grande majorité de notre peuple ne pense pas possible et n’envisage pas une sortie du capitalisme. Et nous devons pourtant faire société ensemble, nous parler, explorer les pistes de nature à nous faire sortir de l’actuelle dépression politique et de la méfiance généralisée. Le faire sans GPS. En espérant que cette fiction d’actualité y contribuera.

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Chers compatriotes,

Vous m’avez élu à la tête de l’Etat sur deux motivations principales. Dans une très grande majorité, vous pensez comme moi que l’ordre économique actuel, qui fait de la libre entreprise et du libre commerce le moteur de l’économie, est le plus propice à la création de richesses, qu’il est d’une certaine manière l’ordre achevé de l’économie et qu’on ne peut pas s’en passer sans graves dommages. Vous m’avez jugé le plus capable de prendre les dispositions nécessaires à un fonctionnement novateur, efficace et équilibré de l’économie de marché. En m’élisant, vous avez aussi voulu rejeter l’aventure politique représentée par la droite extrême. Vous l’avez fait sans ambiguïté. Je veux saluer ici le courage et la vision de ceux, minoritaires mais respectables, qui malgré leurs convictions antilibérales, ont mis un bulletin Macron dans l’urne pour écarter ce péril. Ils ont surmonté leurs réticences légitimes afin d’éviter à la Nation un reniement désastreux des idéaux de liberté et d’égalité qui la rassemblent. Nous sommes politiquement des adversaires, mais face à ce danger, nous avons su laisser le pas à la fraternité républicaine.

Depuis dix-huit mois, j’ai essayé de répondre honnêtement, avec ténacité, à ces deux impératifs par vous fixés. Exercice obligé, je les ai décliné dans un programme, une liste de mesures qui, sur le papier, me semblaient leur donner contenu et cohérence. Mais c’est dans la chair d’une société vivante et non sur le papier que l’histoire se déploie. Les désordres qui aujourd’hui secouent notre peuple me convainquent que cette simple fidélité ne suffit pas, qu’à l’épreuve des faits, des mesures que je croyais de nature à renforcer notre nation aboutissent à l’affaiblir.

Je me suis beaucoup interrogé sur les raisons de ces colères et sur la confusion idéologique dans laquelle elles s’expriment. Je vois, chacun voit qu’un sentiment d’injustice est son principal aliment. Je suis président de notre République, je devrais dire : je ne suis « que » président de notre République, non pas son souverain, mais le représentant, le fondé de pouvoir du souverain qui est vous, le peuple. Je ne ressens donc pas de honte à mettre aujourd’hui en cause ma conduite du pays, pare que c’est une fois de plus vous, mon souverain, qui m’y invitez.

Le sentiment d’injustice qui met le feu, j’en ai ma part de responsabilité. J’ai sous-estimé le désarroi qui résulte de l’écart croissant entre les riches et les autres. Le levain de l’égalité n’est pas étranger à votre soulèvement. Il est bien difficile, quand on regarde les choses en face, de ne pas être heurté par le déluge d’argent sous lequel vit une infime minorité tandis que les fins de mois sont tellement âpres pour tant d’autres. Il est bien difficile de ne pas éprouver de l’inquiétude quand on constate que des milliards sont joués en Bourse sur des fractions de seconde et que la pérennité, la sécurité de l’activité humaine dépendent de ces jeux délirants. Il est bien difficile de juger normales et légitimes les capitalisations vertigineuses accumulées en quelques années par les maîtres des GAFA, esprits par ailleurs géniaux, dont la fortune personnelle se compte désormais en milliards de dollars, sommes irréelles à l’échelle d’un individu. Reconnaissons que certains d’entre eux ont consacré une partie de ces sommes à des fondations de bienfaisance. Ces ébauches de gouvernements privés sont préférables au pur égoïsme. Mais c’est en même temps qu’ils font tout pour échapper à la solidarité fiscale instituée par des pouvoirs élus.

J’avoue être admiratif devant les réussites de ces capitaines de l’économie et de la novation, celles et ceux que j’ai appelé « premiers de cordée ». Je reconnais aussi que mon admiration m’a conduit à privilégier leur point de vue sans prendre suffisamment en considération l’humiliation que pouvaient éprouver ceux dont le travail quotidien produit ces richesses et dont les fins de mois engendrent la frustration. J’ai jusqu’ici conduit le pays comme si ces boursoufflures financières étaient un mal nécessaire, un détail. Je me suis trompé.

Sans renier la double conviction qui me légitime à la tête de l’Etat – mon attachement au libéralisme, mon hostilité au nationalisme de l’extrême-droite –, je demande au gouvernement d’engager ce qui sera sans doute considéré demain comme un tournant du mandat que vous m’avez confié. Ne nous le cachons pas, les demandes des manifestants d’aujourd’hui, celles tout du moins qui relèvent du désir de justice, si on veut les traduire en mesures concrètes vont à contre-courant de forces puissantes qui nous pressent d’accélérer la mise en conformité de nos politiques nationales avec les mécanismes de la liberté d’entreprendre, de commercer et d’en tirer profit. Notre Europe, à laquelle je suis passionnément attaché, n’est pas seulement la réunion et l’entente de peuples hier déchirés par les guerres. Elle est aussi un instrument d’harmonisation de nos politiques économiques, harmonisation nécessaire, mais contraignante. Les organismes qui s’y emploient sont loin des mouvements de la rue. Trop loin ? Sans doute. Comme je l’ai moi-même été. Quand notre maison se fissure, nous contractons d’urgence des emprunts qui permettront d’engager les travaux nécessaires et d’éviter qu’elle s’écroule, d’éviter que s’écroule avec elle la richesse qu’elle représente et tout simplement notre bien être. Je demande au gouvernement de faire une pause dans ce qu’on appelle souvent la réduction des déficits public, mais qui aujourd’hui, concrètement, provoque la révolte et met de ce fait en péril toute possibilité de rembourser quelqu’emprunt que ce soit. Les moyens ainsi dégagé, je proposerai à la représentation nationale de les mettre par priorité à disposition des pouvoirs locaux, plus proches de vous, de vos préoccupations, moins atteints par la perte de confiance dont souffre notre vie politique. J’ai évoqué les sommes pharamineuses qui s’accumulent à certains pôles de la société et qui n’ont plus aucun sens pour personne. L’Etat va ouvrir un vaste chantier de rééquilibrage de la fiscalité, aller chercher l’argent là où il s’est accumulé jusqu’à la démesure.

D’autres chantiers, d’autres virages me semblent nécessaires pour reconstruire la confiance dans notre vie démocratique. L’activité humaine est de plus en plus considérée comme une simple marchandise. Cette perte de sens produit beaucoup de souffrance, d’humiliations. La nécessaire rénovation du droit du travail doit avoir comme principale boussole non la liberté d’acheter ou de vendre de l’activité humaine sur le marché du travail, mais le respect de ce qui est inaliénable dans notre existence, même quand nous avons vendu notre temps. Sur ce point, votre révolte s’inscrit dans la grande épopée française en faveur des droits humains et met en lumière nos erreurs. Nous allons les corriger.

Je souhaite également que s’organise un débat national sur le pouvoir d’achat. Cette question est aujourd’hui à la fois très sensible et traitée dans une confusion idéologique qui obère notre capacité à trouver un accord en mesure de pacifier nos existences individuelles et notre vie sociale. Des cotisations proportionnées à nos revenus et qui nous donnent un accès gratuit aux soins, c’est du pouvoir d’achat. Des impôts qui permettent d’envoyer nos enfants à l’école, c’est du pouvoir d’achat. Le commerce, la consommation, la liberté de s’offrir des biens produits par notre civilisation moderne, c’est aussi bien sûr du pouvoir d’achat. C’est même ce qui nous vient directement à l’esprit quand nous évoquons ces questions. Mais nous ne pouvons les traiter sans prendre en compte notre solidarité de fait avec le destin de notre humanité, aujourd’hui menacée de crises mortelles : la crise écologique à l’issue tellement incertaine ; la crise née des déséquilibres mondiaux dans l’accès aux richesses et aux progrès de notre époque, celle qui jette des milliers d’hommes et de femmes sur les routes, sur les mers, qui met en péril leur vie et l’équilibre de nos sociétés. J’ai donné le sentiment d’avoir la réponse. Je ne l’ai pas. Elle nécessite un débat fraternel que, me semble-t-il, la crise actuelle n’a pas aidé à ouvrir vraiment. Ce débat sera nécessairement contradictoire. On le voit au sein même des groupes actuellement en révolte dont les avis divergent sur la part de la richesse à consacrer à la consommation des ménages, à la protection de l’environnement, au rééquilibrage international des économies. Je n’en serai pas simplement l’arbitre. J’y participerai activement en alertant sur un danger auquel je suis personnellement très sensible : la tentation de délaisser les solutions durables au profit d’impulsions immédiates, comme on le voit par exemple dans la politique menée aux Etats-Unis d’Amérique par le président Trump.

De cette crise, ne retenons pas seulement les « emmerdements » – pardonnez-moi l’expression – et parfois les drames qui ponctuent les blocages routiers, les émeutes urbaines, les mouvements scolaires… C’est la mission sacrée de l’Etat d’en limiter au maximum les nuisances et je rends hommage aux femmes et aux hommes courageux qui s’y emploient. Mais de ces soulèvements, retenons aussi la puissance, l’énergie… Si nous nous engageons dans les chantiers que je viens d’évoquer, on aura besoin de cette énergie, car les résistances de pouvoirs considérables et d’habitudes tenaces feront barrage.

Oui, vous m’avez élu avec la pleine conscience de mes convictions libérales. Votre vote m’oblige et je ne mettrai pas ces convictions dans ma poche. Mais vous avez eu le sentiment que l’action de l’Etat ne respectait plus l’égalité républicaine entre les « petits » et les riches. Rétrospectivement, je dois avouer que plusieurs des mesures que nous avons prises donnait des aliments à ce point de vue. Le dédoublement des classes dans les quartiers difficiles n’a pas contrebalancé l’abandon de l’ISF. C’est cela que nous allons remettre sur le chantier.

Je veux pour finir m’adresser à ceux d’entre vous qui ne partagent pas mon attachement au libéralisme économique ou, pour parler sans dissimulation, à la conduite capitaliste de l’économie. Vous pensez qu’on peut dépasser ce stade de l’histoire humaine. Je ne le crois pas. Les tentatives conduites le siècle dernier ont abouti au contraire de ce qui était espéré : privation de libertés, privations tout court. Je compte néanmoins sur votre participation au débat. J’ai été moqué parce que je me référais à un nouveau monde. Je ne le regrette pas. L’histoire pénètre sur des terres inconnues. Nous avons besoin de l’avis des uns et des autres. Et j’ai la conviction que nous pouvons faire un bout de chemin ensemble. Il y a, parmi les piliers de notre République, des institutions d’un poids économique considérable qui échappent au fonctionnement capitaliste et marchand : l’école publique, la sécurité sociale, nos forces de défense et de sécurité, des gratuités locales instituées dans des champs très divers, depuis certaines cantines scolaires jusqu’au transports publics urbains ou à la piscine municipale et même, dans quelques cas, au financement public des funérailles… Ces institutions nationales ou ces réformes locales reçoivent le plus souvent une adhésion très majoritaire, adhésion relativement indépendante des attachements politiques de droite ou de gauche. J’ai reçu mission de les défendre. J’ai besoin de tous pour le faire efficacement. Je n’oublie pas que beaucoup de celles et ceux qui réprouvent le libéralisme m’ont néanmoins accompagné lorsqu’il a fallu écarter le danger d’une prise de pouvoir par la candidate de l’extrême-droite. Cela aussi m’oblige.

Vive la République ! Vive la France !

 

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