Un point de vue latino-américain, pour faire écho à celui de Slavoj Zizek sur Mai 68 que nous avions aussi mis sur ce site.

  

LA RENAISSANCE DE L'IDIOT SOCIAL

Par Marcos Roitman Rosenmann (sociologue chilien), traduit de l'espagnol par Danielle Bergeron.

Il y a chez les intellectuels , dans la politique et dans les media des voix qui déforment ce qui se passe  sur le continent. Elles font partie d'un projet de la droite tendant  à imposer des récits manichéens qui visent à dépouiller le sujet de sa mémoire historique républicaine. Ces gens manipulent la réalité en fonction de leurs intérêts. 

Dans cette perspective, dirigeants, hommes d'Etat, syndicalistes ou représentants des mouvements sociaux peuvent tomber dans le piège tendu par les loups déguisés en agneaux.

Le monde est présenté comme dual. Il y a l'ordre et le chaos. La lumière et l'obscurité. L'économie de marché et l'étatisme communiste. La mondialisation et l'autarcie. La paix et la sécurité contre le terrorisme et l'insécurité. On construit un langage pour attaquer les "hordes" anti-système et un itinéraire dont la feuille de route est l'anéantissement et la destruction de ce qui est différent. Les armes utilisées sont le libéralisme doctrinal, la pensée conservatrice, la sociobiologie, la désarticulation de la théorie, la fin de la primauté du politique et le découragement de la raison. Tout cela se présente comme un front unique pour conquérir un nouvel éden. 
Les images véhiculées sont celles des bienfaits du capitalisme et de ses méga-projets. Des oeuvres pharaoniques qu'on adore et où l'on se rend en procession, transformées en totems pour la satisfaction des nouveaux maîtres de la planète.
Résidences  de luxe, terrains de golf, tours de centaines de mètres, etc. Le bonheur complet dont l'expression ultime est la création de centres commerciaux où les gens puissent vivre entre eux. Ce sont là les véritables refuges de la vertu du marché. Des surfaces où l'on trouve des hôtels, des restaurants, des cinémas, des établissements financiers des gymnases, des bijouteries, des agences de voyage, des supermarchés... L'image parfaite de l'ère actuelle du consommateur qui vit à l'intérieur de ces endroits en s'adaptant à leurs codes. Sa personnalité est modelée pour adorer des marques commerciales de malbouffe, de vêtements , de voitures,etc...
En lui s'affirme la mutation du citoyen en idiot social. C'est le processus d'atomisation et de perte de l'identité collective. Le remplacement de la mémoire sociale par de désir d'acheter et l'autisme individualiste. Le retour de l'idion aristotélicien.
Dans cette logique, les politiciens qui souscrivent à cet ordre tentent de produire le plus grand nombre possible d'idiots sociaux. Ils essaient de donner une continuité à ce processus.
Les consommateurs doivent se sentir dans un paradis terrestre. Dans ce monde, les attentes, les désirs, les espérances, les objectifs de changement et les dépressions sont à traiter individuellement. Le remède consiste à calmer l'angoisse au moyen de l'achat et de la vente d'objets disponibles dans les magasins et dans l'imagination. Si on vus harcèle dans le le travail, si vous êtes licencié, victime de la violence contre votre sexe, de l'aliénation sociale,de l'exploitation de classe, n'agissez pas collectivement. N'envisagez  pas de projet alternatif de libération, ne critiquez pas le système. Ne faites pas allusion aux mécanismes de domination. 
Résolvez le problème individuellement. Déposez une plainte au bureau des consommateurs ou allez au centre commercial le plus proche et achetez-vous une chemise ou un cravate, teignez-vous les cheveux et changez de coiffure. Faites-vous un plaisir gourmand ou triturez votre corps. Du chocolat, des glaces, un hamburguer. Si vous êtes très accablé et que vous avez besoin de vous défoulez, terminez par une séance de yoga dans le même centre commercial.
Et à moyen terme, réservez sur place des vacances sur une plage privée, tout compris, la fontaine de jouvence. Traitement de dernière génération à prix d'or, payable par mensualités raisonnables. Si vous avez des besoins érotico-festifs, pensez au tourisme sexuel. L'Afrique, l'Asie, l'Europe de l'est, l'Océanie. Les cinq continents.
Vous n'existez pas en tant que citoyen. Vous n'avez ni dignité, ni mémoire historique, ni volonté, vous êtes un consommateur. En fin de compte, votre corps n'est qu'une boule de pâte pour le marché. Il vous possède intégralement, de la tête aux pieds. 
Ce qui vient d'être dit inclut aussi les pauvres, rappelez-vous Hernando de Soto, l'auteur de L'autre sentier et Le mystère du capital , l'individu qui se soucie le plus d'eux.  D'après ce qu'il soutient ils peuvent participer à leur manière à la bacchanale .Ils doivent capitaliser leur misère . Leur bonheur consiste à se promener dans les centres commerciaux  et à projeter leur frustration en désirant changer de statut. Ils doivent transformer  en biens de capital leur épargne. Les centimes qu'ils ont récoltés en vendant des babioles aux feux rouges. Les vendeurs à la sauvette seront transformés en entrepreneurs de demain et les enfants cracheurs de feu seront les maîtres du Cirque de Moscou.
Ils doivent projeter leur optimisme avec le discours sur l'égalité des chances et l'ascenseur social. C'est le discours idéologique de la persévérance qui, accompagné d'initiative et de formation, doit constituer un facteur suffisant pour rompre le cercle de la pauvreté. Le grand mythe du capitalisme qui offre de si bons résultats à ses idéologues et leurs acolytes.
Dans cette situation, il faut lâcher du lest. NE PENSEZ PAS, laissez-vous porter par la vague de la consommation et transformez-vous en consommateur responsable. Vous obtiendrez des dividendes et vous vivrez détendu.
Acceptez avec plaisir les messages du marché des idées. Croyez sans discuter qu'un gouvernement corrompu et mensonger comme l'est l'actuel président de la Colombie Alvaro Uribe, est un démocrate exemplaire malgré les preuves de ses liens avec les trafiquants de drogue, les paramilitaires et le fait qu'il soit reconnu coupable de la mort de dizaines de ses compatriotes.Pensez à l'action immaculée  de Salinas de Gortari et Zedillo au gouvernement du Mexique et non à leurs liens avec la mafia ni  leur répression au Chiapas ou à  Acteal. Ne croyez pas non plus à l'origine douteuse du pouvoir de l'actuel président Felipe Calderon. Acceptez qu'il ya eu des irrégularités, et non fraude, euphémisme pour ne pas tomber dans la dégradation absolue. Qui n'a été dépassée que par la nomination du secrétaire du Gouverneur, qui a utilisé un passeport espagnol, et falsifié l'acte d'état civil de ses parents, mais qui est toujours en place. 
Cependant, ces gens se revendiquent porteurs de la morale du marché, qui n'est autre que celle de l'idiot social. Ils ont ainis perdu leur dignité et leur condition de citoyen. Ils ont décidé d'effacer leur conscience . Ils projettent le paradis de la consommation comme nouvelle solution finale. 
La politique actuelle consiste à fonder un ordre gouverné par des dirigeants médiocres qui pensent dans le sens du système. Des ploutocrates manipulables par ceux qui tirent les ficelles du pouvoir réel. Ils se montrent soumis devant les forts et finissent sur le marché humillés et sodomisés. L'impérialisme le sait. Des présidents ou des dirigeants de l'opposition de la politique d'en haut sont transformés en idiots sociaux.  
Samedi 31 mai 2008
LA JORNADA, México

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