CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE-SAINT-DENIS
Direction de la Prévention et de l’action sociale
 
« QUE NOUS ENSEIGNE UNE SOCIOLOGIE
DE LA HAUTE BOURGEOISIE ? »
Michel PINçON et Monique PINçON-CHARLOT
Sociologues
AVRIL 2008

  

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Nous nous sommes spécialisés depuis 1987 sur les grandes familles fortunées depuis plusieurs générations, qu’elles soient issues de la bourgeoisie ou de la noblesse. Nous nous intéressons donc aux dynasties familiales, ainsi qu’à leurs héritiers, qui occupent le sommet de notre société depuis longtemps. L’intérêt de nos travaux et de nos enquêtes, qui ne sont pas si aisées à mener, réside dans l’analyse d’un phénomène : la reproduction des positions dominantes au sein des mêmes groupes et des mêmes familles, dans une société, la société française, qui a connu une Révolution il y a plus de deux siècles. En dépit de cette Révolution, nous constatons que les privilèges demeurent au sein des mêmes groupes. Edouard Daladier notait déjà en 1934 que 200 familles tiennent le pouvoir en France. Tel est notre angle d’attaque.

Nous avons construit notre exposé autour de la définition marxiste de la classe sociale : à la fois une classe en soi et une classe pour soi. La classe en soi correspond à un groupe d’individus qui partagent des conditions de vie, des richesses, etc., qui ont en commun un ensemble d’éléments. La classe pour soi représente la classe mobilisée et sera abordée par Michel Pinçon en deuxième partie.

La classe en soi

Les familles dont il est question sont riches de façon multidimensionnelle. Si la richesse économique est une condition nécessaire pour faire partie de ce groupe, elle n’est pas suffisante. Il faut y allier d’autres formes de richesses. Pierre Bourdieu fait référence à différentes formes de capitaux dans son système théorique, que nous mettons en œuvre à propos de ces familles. Celles-ci sont caractérisées par le cumul de ces différentes formes de richesses : économique, culturelle et scolaire, sociale et familiale, et, enfin, symbolique. Cette dernière forme de richesse réside dans le fait que les « dominés » reconnaissent aux « dominants » le droit d’être à la place qu’ils occupent parce qu’ils sont meilleurs.

1.       La richesse économique

Elle est constituée par l’argent, les valeurs mobilières et immobilières, et représente une autre planète, un autre univers, qui n’a plus rien de commun avec celui du salariat. Dans l’univers du salariat, l’échelle des salaires mensuels peut aller de 1 (1 000 euros) à 10 (10 000 euros). Dans celui de la grande richesse, il n’est pas rare de passer de 1 à 600. Bernard Arnaud, qui possède la plus grande fortune de France depuis quelques années, détient quelques 25 milliards d’euros d’actifs professionnels, tandis que la 500ème fortune doit « se contenter » de 50 millions. La différence entre les deux est donc très élevée. Parmi ceux qui doivent s’acquitter de l’ISF (impôt sur la fortune), la différence entre les 100 plus « pauvres » (qui déclarent un patrimoine dont la valeur se situe aux alentours de 750 000 euros) et les 100 plus riches varie de 1 à 200. De tels écarts n’existent pas dans l’univers du salariat. Comment est-il possible de considérer ce groupe, dont les revenus sont très dispersés, comme une classe sociale ?

2.       Le capital social

Si ce groupe est très hétérogène du point de vue des niveaux de fortune, son homogénéité provient d’autres formes de capitaux et, notamment du capital social, c'est-à-dire les relations qui, une fois mobilisées, permettent de s’enrichir directement ou indirectement. En effet, il n’est pas possible de demeurer riche longtemps tout seul. La situation politique actuelle en France est inédite. En effet, le capital social des personnes qui tiennent les rênes du pouvoir, autrement dit les réseaux et les relations que tissent ces personnes, demeure d’ordinaire caché. Seules, certaines publications comme Le canard enchaîné s’évertuent à le révéler au grand jour. Or, tel n’est désormais plus le cas, depuis la dernière élection présidentielle. Le Président de la République ne se cache pas de ses amitiés avec Bernard Arnaud, Vincent Bolloré, etc. Au contraire, ce capital social est montré et mis en scène, voire revendiqué. Le capital social est très important : pour demeurer riche longtemps, il faut faire partie du « club », de cette toile d’araignée qui pèse comme une chape de plomb au-dessus du reste de la société. Cette force s’apparente à une forme de solidarité et de collectivisme. Bien souvent, cette force est très sous-estimée par les personnes qui subissent cette chape de plomb. Il importe de prendre conscience que ce groupe forme une véritable oligarchie financière.

Le capital social comprend aussi le capital familial. Les familles divorcées et recomposées ne sont pas de mise dans ce milieu. Le nombre d’enfants est élevé : la moyenne s’élève à 3,9 enfants pour les familles du Bottin Mondain, contre une moyenne nationale de 1,9. Le cousinage est également très fréquent. A titre d’exemple, Françoise de Panafieu est la descendante de la famille Wendel. Or son frère a épousé la fille d’Ernest-Antoine Seillière de Laborde, qui descend lui-même de la famille Wendel, dont il gère les intérêts financiers par le biais d’une holding familiale.

D’ici à 50 ans, une inégalité extraordinaire se sera creusée entre ces grandes familles et le reste du pays. La solidarité et la suraffiliation caractériseront le haut, tandis que l’individualisme et la désaffiliation seront de mise en bas de l’échelle sociale.

3.       Le capital culturel

Un adage répandu laisse croire que « plus on est riche, plus on est idiot. » Détrompez-vous. Ce groupe cumule les richesses. Pour quelle raison un enfant né avec une petite cuillère en or dans la bouche raterait-il ses études et n’entrerait pas à l’ENA, par exemple ? Cet univers est celui des écoles les plus réputées : ENA, Sciences Politiques, HEC, Polytechnique, Harvard, etc. Les enfants de cette classe sont marqués par la réussite scolaire. Le système scolaire tel qu’il existe est d’ailleurs fait pour eux.

L’univers des grandes fortunes est aussi celui des collectionneurs, des ventes aux enchères, des « Premières » d’Opéra, des vernissages, de l’art en général. La femme d’Ernest-Antoine Seillière – qui détient les rênes du patronat européen via l’UNICE (rebaptisée Business Europe en janvier 2007) – est artiste peintre et son mari vient d’être brillamment réélu vice-Président du Conseil d’Administration de l’association La Société des amis du Louvre. Michel David-Weill, Eric de Rothschild en font également partie. Contrôler les musées de France et le monde de l’art est très important pour ces familles.

4.       La domination symbolique

Toutes ces formes de richesses apportent légitimité et reconnaissance. Le patronyme « Rothschild » suffit à évoquer toutes les richesses accumulées au sein de cette famille depuis le début du XIXème siècle, à l’instar du mot « frigidaire », qui est une marque, qui a pris un sens générique pour désigner un réfrigérateur.

Ces différentes formes de richesses sont littéralement incorporées au fil des générations. Elles sont intériorisées au plus profond du corps, dans ses moindres replis. Ainsi la classe en soi est faite corps et un véritable processus de naturalisation des privilèges a lieu. Pour fonctionner, les privilèges les plus arbitraires – du fait de la naissance – doivent prendre place dans une véritable somatisation des rapports sociaux de domination, ils doivent marquer les corps. L’expression « qui a de la classe » pour caractériser une femme souligne son élégance physique : taille mince, port altier, absence de frange, etc. On voit tout de suite qu’elle appartient à « la haute société ». Les proverbes de sens commun peuvent s’avérer très évocateurs sur le plan sociologique. Ceci renvoie à l’idéologie du sang bleu, à l’époque où il était admis qu’un sang spécial coulait dans les veines des nobles, simplement parce que la mode dans ce milieu était à la peau blanche, diaphane, permettant de voir le filet bleu des veines, tandis que la peau des pauvres, qui travaillaient au soleil, était tannée. Cette légende du sang bleu procède d’un phénomène de croyance en quelque chose de très différent, d’une nature autre, excellente, presque divine. Le corps, ayant intériorisé l’arbitraire des privilèges, permet dès lors de passer d’une domination économique (notamment exercée par le pouvoir de spéculation) à une domination symbolique. Le grand apport de Pierre Bourdieu réside dans le fait d’avoir décelé le fait que cette domination économique ne peut fonctionner que si ceux qui sont dominés acceptent le rapport de domination. Les corps, les maintiens, les allures ne sont pas du tout identiques dans une ville comme Neuilly et dans une ville comme Bobigny. Cette différence visuelle est fondamentale pour comprendre comment il est possible que les dominés acceptent de telles inégalités sociales, pourtant très sous-estimées par la plupart des citoyens de France.

La classe pour soi

La classe en soi représente la base objective de l’existence de la classe, qu’elle soit ou non aussi une classe pour soi. La classe pour soi correspond en quelque sorte à la conscience de classe. Comment cette conscience de classe se construit-elle pour chaque individu ?

1.       Les éléments constitutifs de la classe pour soi

L’éducation constitue un élément essentiel du processus de transmission de l’ensemble des valeurs et croyances, ainsi que des rapports à la société, qui se situent à la base de la transmission du capital et du patrimoine, ainsi que de la continuité de la classe. Cette construction représente une manière d’inculquer la conscience du groupe et ce qui le caractérise et le différencie des autres classes.

La famille est un autre élément important. Le Bottin mondain, qui recense une partie de la classe dont il est question, montre que les mariages sont très endogamiques. Bien souvent, le nom de jeune fille de l’épouse figure aussi dans ledit Bottin et tout un groupe familial est ainsi mis à jour. Il existe ainsi des réseaux familiaux et tout le monde est cousin-cousine. La famille est un lieu essentiel de socialisation et de construction de la personne. La langue française usitée dans le 7ème arrondissement de Paris ne sera pas identique à celle qui est entendue dans les HLM de Bobigny, dans le sens où la manière de s’exprimer, ainsi que le rapport à l’oralité diffèrent. Le fait de parler, de s’exprimer en public, d’acquérir l’art de la conversation représente un apprentissage obligé, un des critères qui deviennent fonctionnels dans le cadre des concours d’accès aux grandes écoles. A ce titre, le grand oral de l’ENA équivaut à une sorte de mise en scène par le candidat de sa capacité à s’exprimer de façon brillante et à tenir en toutes circonstances un discours qui produise une bonne impression sur son auditoire.

Les rallyes représentent un troisième élément constitutif de la classe pour soi. Ce sont des lieux où les enfants sont « recrutés » sur une base sociologique. Les mères constituent ainsi des groupes de jeunes qui auront des activités en commun. Des visites culturelles sont notamment organisées, par exemple, au sein de l’ambassade de Grande-Bretagne, parce que l’ambassadeur est l’ami de l’une des mères de famille accompagnant les enfants au cours de cette visite et parce que cette ambassade contient nombre d’œuvres d’art. Par cette familiarisation les enfants acquièrent ainsi une proximité tout à fait rare avec la culture. Celle-ci est liée à la famille et au groupe social, ainsi qu’à la sociabilité. La culture devient consubstantielle à leur vie. Elle ne provient pas de l’extérieur, par le biais de l’école. Elle est présente dans leur existence, de façon intime, dès le début. Les enfants de cet univers perçoivent tout de suite la différence qui existe en ce domaine entre eux et les enfants des gardiens d’immeubles, par exemple.

Il existe également des écoles privées, spécifiques à ce milieu, comme celle du Rosey, située près de Lausanne, en Suisse et l’école des Roches, situées à Verneuil sur Avre. L’élève y apprend non seulement à réussir ses futurs examens scolaires, mais aussi à devenir un héritier de la haute société, ce qui implique notamment de savoir s’exprimer couramment dans plusieurs langues. Certaines journées de cours se déroulent entièrement en anglais ou en espagnol. La courtoisie des attitudes et dans le comportement est également de mise : il est hors de question d’être irrévérencieux envers un professeur. Des rituels, qui font partie de leur future vie d’adultes, sont aussi enseignés, comme le fait de se changer (mettre une cravate) avant de se rendre au réfectoire pour y dîner.

2.       Le principe de cooptation

Du fait de tous ces éléments de transmission, les héritiers savent se reconnaître entre eux dès leur plus jeune âge. Dans cet univers, la cooptation représente la technique sociale la plus répandue, que ce soit au sein des conseils d’administration, pour les mariages ou encore au sein de Cercles et de clubs (des structures associatives relevant de la loi de 1901 qui réunissent les adultes des familles de ce milieu). Pour entrer dans un Cercle ou un club, il faut être présenté par deux parrains et les membres dudit Cercle ou club votent pour ou contre l’acceptation du postulant. Grâce à la cooptation des représentants de cette « haute société », ces Cercles et clubs permettent de rassembler des personnes aux activités très diverses. A titre d’exemple, le Cercle de l’Union Interalliée comprenait parmi ses membres Edouard Balladur, au même titre que le général de Boissieu (en charge des affaires militaires à l’Elysée sous la présidence de Charles de Gaulle), certains agriculteurs possédant 300 hectares dans le Brie et habitant dans le 16ème arrondissement de Paris, Michel David-Weill, directeur gérant de la banque Lazard et Président du Comité des musées nationaux qui décide des achats au plus haut niveau pour les musées nationaux. Les élites de toutes les activités possibles et imaginables de la vie sociale se rassemblent ainsi au sein de ces clubs et Cercles, mettant leurs pouvoirs au service des uns et des autres. Les milieux populaires font aussi bien entendu preuve d’une certaine sociabilité, mais ne disposent pas de tels pouvoirs mis en commun. Dans le cas présent, le pouvoir personnel d’un individu est décuplé par la présence et les échanges avec ceux qui exercent un pouvoir dans d’autres secteurs que le sien.

La classe pour soi s’exprime à travers cette construction, par le biais de la cooptation dans ces clubs et Cercles qui regroupent tant des industriels, des hommes d’affaires que des hommes de lettres (comme Jean d’Ormesson) ou des musiciens qui font aussi partie de la grande bourgeoisie.

La sociabilité constitue une caractéristique importante des Cercles et des clubs. Il s’agit d’un milieu où les uns et les autres se reçoivent constamment, entretiennent et confortent en permanence leurs relations, tissent des réseaux pour pérenniser leur existence et leurs pouvoirs. L’agenda d’une journée-type d’un individu issu de ce milieu peut cumuler un cocktail, un vernissage et une réception à dîner.

Nous avons détecté cette conscience de la classe pour soi dès la rédaction de notre premier ouvrage sur ce milieu, intitulé Dans les beaux quartiers. Nous prenions alors en compte la ségrégation spatiale. En étudiant les « beaux quartiers », nous nous sommes rendus compte que les membres de cette classe sociale pouvaient être aisément recensés grâce aux nombreux annuaires. En effet, il s’agit d’un groupe qui compte ses membres, les nomme et dresse toutes sortes de listes : pour les rallyes, pour le Bottin Mondain, pour les Cercles et clubs, pour les anciens élèves etc.

D’un point de vue spatial, nous pouvons considérer qu’habiter le 7ème, le 8ème arrondissement de Paris ou une ville comme Neuilly nécessite une somme d’argent non négligeable et, que par conséquent, les habitants de ces lieux pourraient vivre où bon leur semble. Or nous constatons immédiatement que ces familles se cantonnent à quatre ou cinq arrondissements de Paris – le 8ème, le 7ème, au nord du 16ème, au sud du 17ème et une partie du 6ème – ainsi qu’à certaines communes comme Neuilly, Le Vésinet ou Croissy. Le prix du mètre carré ne représentant pas un obstacle économique, cette restriction du nombre des lieux d’habitation s’explique par certaines contraintes et certains choix sociologiques. Ce groupe social est ainsi caractérisé par la plus forte ségrégation. Il est le groupe le plus enfermé sur lui-même. C'est pourquoi nous avons intitulé notre dernier ouvrage Les ghettos du gotha. La villa Montmorency (métro Michel-Ange) constitue un de ces ghettos de la région parisienne : il s’agit d’un espace totalement clos et inexpugnable, comprenant des lotissements privés datant du XIXème siècle – où Carla Bruni possède un hôtel particulier. Il n’est pas possible d’y pénétrer. Des gardes en interdisent l’accès. Au même titre que la cooptation sociale, il existe une cooptation spatiale. Ces ghettos sont remarquablement défendus par une vie associative intense. Ces associations défendent les demeures historiques, les châteaux, les abbayes qui correspondent à des résidences secondaires ou, plus exactement, à la maison de famille. La Villa Montmorency est un espace privé. L’ensemble de la voirie du Parc de Maisons - Laffitte constitue également un espace privé. Il est possible d’y accéder et d’y circuler, mais l’ensemble de l’immense « lotissement » est privé. Les habitants de ces ghettos ont la conscience de vivre dans un espace privilégié et partent du principe que cela se mérite. Ces lieux sont en outre protégés par des règlements d’urbanisme draconiens. Les familles dont il est question fixent en effet des règles très strictes, dans leur intérêt.

Par ailleurs, cette classe sociale intervient dans la sphère politique. Cette intervention peut être directe, parce que la personne appartient déjà à cette sphère, comme Gilles de Robien, Dominique de Villepin ou Françoise de Panafieu, ou indirecte.

Les grands bourgeois et les anciens nobles ont fait fi de leurs vieilles querelles et antagonismes, depuis la Révolution. Le Bottin mondain montre que de nombreux mariages mixtes sont désormais célébrés entre ces deux groupes.

L’individualisme est l’idéologie dominante affichée par cette classe en soi. Elle adhère sans faille à l’économie de marché, à l’idée de concurrence et de la réussite basée sur le mérite personnel. Toutefois, nous décelons derrière cet affichage que cette classe sociale pratique comme nulle autre un collectivisme de tous les instants. La sociabilité, le principe de cooptation, les règles d’urbanisme fixées ensemble, etc. le démontrent. Ce groupe a fortement conscience de ses intérêts communs. A Neuilly, les divergences politiques lors des dernières élections municipales ne représentaient pas un réel danger politique pour la droite. Les personnes se sont en fait livrées librement à un véritable jeu de cour, c'est-à-dire à un jeu de rivalités personnelles.


 


 Débat


 

Chantal GOYAU

Après cet exposé, nous pouvons ressentir un certain malaise. On dit en effet d’une personne qu’elle est « bien née » ou « mal née ». Existe-t-il donc une certaine fatalité à être dominant ou dominé ? D’un autre côté, nous pouvons considérer que les valeurs de ces personnes ne sont pas les nôtres et partir du principe que nous n’avons pas besoin de tout cet argent, de ces valeurs et de ces cercles fermés pour être heureux. Cela étant, que nous apprend tout cet exposé sur la question sociale et sur nos propres comportements ?

Pascaline MARCHAND, Responsable du Secteur insertion sociale et prévention  au service de l’insertion et du RMI

Une expérience d’intégration est en cours en classe préparatoire de l’établissement Henri IV avec des jeunes issus de notre département. Or, même si leur niveau scolaire est à la hauteur, ceux-ci ne connaissent pas les codes inhérents à la classe sociale de la haute bourgeoisie. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Peuvent-ils être préparés à affronter ce genre de milieu ?

Monique PINçON-CHARLOT

Consulter nos 14 ouvrages sur la question peut constituer une préparation adéquate. La connaissance la plus profonde possible des déterminismes sociaux peut seule permettre la libre contestation de ces déterminismes. Il ne faut surtout pas se contenter d’un proverbe comme « l’argent ne fait pas le bonheur » et partir du principe que nous n’en avons pas besoin pour être heureux, car les personnes que nous avons rencontrées au cours de nos travaux sont les plus heureuses du monde. En effet, après leur avoir inculqué un habitus et développé leurs dispositions, elles bénéficient ensuite des conditions de vie idéales leur permettant de mettre en pratique ces dispositions. Il ne faut jamais se décourager et sous-estimer la connaissance, mais au contraire faire feu de tout bois. Ces jeunes du 93 qui se retrouvent dans les classes préparatoires du lycée Henry IV doivent s’informer sur les jeunes auxquels ils seront confrontés pour ne pas s’auto-culpabiliser et ne pas se sentir des « petits » dans les grandes écoles.

Michel PINçON

Lorsque vous possédez de l’argent, la précarité ne vous concerne plus, vous n’êtes jamais angoissé. Les individus de la haute bourgeoisie ne connaissent pas tous les problèmes du quotidien qui peuvent vous gâcher la vie. Ils ont même accès à une immortalité symbolique. En effet, qui dit héritiers dit ancêtres et ancêtres connus, dont le nom est parfois donné à une rue, une place, une avenue… Leur existence ne se limite donc pas à leur propre durée de vie, mais s’étend à la vie passée de leurs ancêtres et à celle, future, de leurs propres héritiers. L’angoisse de la mort est ainsi moins forte pour ces personnes. Leur patrimoine familial fait bien souvent partie du patrimoine historique du pays, il est protégé par la nation. En fait, ces personnes se situent à l’exact opposé de ceux et celles qui ont vécu dans une de ces tours HLM rasées du jour au lendemain. Quand la tour s’effondre, le passé de ses anciens habitants disparaît.

Chantal GOYAU

Nous prévoyons souvent un accompagnement des familles ayant vécu dans ces tours pour qu’une trace subsiste et qu’elles puissent transmettre cette trace à leurs enfants. Dans Les ghettos du gotha, vous évoquez la situation du propriétaire du château de Chantilly. N’ayant pas d’héritier, il a demandé aux autorités administratives de laisser en l’état les collections du Château. Tel est son héritage.

Françoise DESFEMMES, Bureau du contentieux, Direction des personnes âgées et des handicapées (DPAPH)

Je suis originaire de la Seine Saint-Denis, j’y vis et y travaille, mais j’ai l’habitude de côtoyer la province. J’établirai un parallèle avec nos collègues qui habitent en Ile de France et qui ont complètement intégré cette idée véhiculée par les médias et les différents gouvernements : le fait de tous devenir propriétaires et de transmettre un patrimoine à ses enfants. J’ai l’impression que moins nous possédons d’argent, plus nous désirons ressembler à ceux que nous ne pourrons jamais être. La notion de transmission à nos enfants ne se résume pas à un patrimoine immobilier. En fait, nous ne pouvons plus nous battre, car qui dit grève dit perte financière et, par conséquent, impossibilité de nous offrir ce qui nous fait rêver. Ce processus fait partie de la domination. En province, il est davantage question de notables plutôt que de bourgeoisie. A Longpont, à l’origine ville d’ouvriers agricoles, il existe désormais certaines règles d’urbanisme spécifiques, en particulier dans le vieux quartier.

Monique PINçON-CHARLOT

Un dominant défend toujours ses intérêts et peu importe si une contradiction existe entre ses propos et ses actes. Ainsi, les dominants brandissent souvent le masque de l’individualisme pour mieux pratiquer le collectivisme. Le mot d’ordre « tous propriétaires en France » peut être mis en avant et, deux mois après l’élection présidentielle, le fameux paquet fiscal à l’intention des familles les plus nanties est mis en œuvre, tandis que le revenu de solidarité active est en panne. Le château de Chantilly, comme le musée Jacquemart-André et bien d’autres encore étaient des maisons appartenant à des familles sans héritiers. Dans ce cas, le collectivisme fonctionne afin que, même en l’absence d’héritier, les rapports sociaux inscrits dans ces bâtiments demeurent. Il ne s’agit pas tant du patrimoine de la France que du patrimoine des classes dominantes qui devient celui de la France. Il est très important pour cette classe sociale que son patrimoine perdure dans l’histoire, car cela signifie le maintien de l’ordre établi et des rapports sociaux. Le service de la gestion de l’Institut de France veille ainsi à prendre en charge le patrimoine historique de familles de la haute bourgeoisie sans héritiers. Ceci est un très bel exemple de « solidarité » au sein de cette classe.

Mathilde SACUTO, Directrice de la prévention et de l’action sociale

Je reviens sur la question du corps. J’ai l’impression que le pouvoir, pour se pérenniser, a besoin de se matérialiser que ce soit par le biais de la pérennisation d’un bâtiment, d’un héritage culturel ou dans la manière de se comporter. Les personnes dont il est question arborent bien souvent un côté souverain qui nous induit à accepter ce rapport de domination de manière naturelle. Nous ne décodons pas ce processus de manière immédiate, d’autant qu’il faut en avoir envie et posséder les outils adéquats pour effectuer ce décodage. A l’autre extrémité de l’échelle sociale, la souffrance s’incarne aussi dans les corps. A la piscine, je suis frappée de voir à quel point les corps de certains jeunes sont déjà marqués par la misère sociale.

Michel PINçON

Le métro représente à ce titre un lieu privilégié pour percevoir immédiatement le fait de passer d’un monde social à un autre. Il suffit d’emprunter la ligne 13. Concernant les classes populaires, la transmission d’une identité et d’une certaine fierté était assurée par des organisations de classe très vivantes. Les jours de manifestation, un membre du PCF soufflait du clairon pour inviter les personnes à descendre dans la rue. La commémoration des événements de la Commune existait. Combien de jeunes connaissent aujourd’hui l’histoire de la Commune ? Nous constatons une déperdition de mémoire d’un côté – celui de la classe ouvrière – tandis que l’inverse se produit de l’autre côté.

De la salle

Je tiens à préciser que l’histoire de la Commune de Paris ne fait plus partie du programme d’histoire des collégiens de notre pays.

Michel PINçON

Je l’ignorais. Cette nouvelle ne me surprend pas, mais m’attriste.

Monique PINçON-CHARLOT

Je vous invite à vous rendre à Neuilly et à déambuler dans les rues ou à vous rendre à la piscine municipale, à aller au-devant de l’autre, si différent, pour comprendre ce que signifie une conscience de classe.

De la salle

Vous avez travaillé pendant très longtemps sur un milieu qui sait parfaitement se protéger de l’extérieur, qui ne se mélange pas, etc. N’avez-vous pas rencontré certaines difficultés pour continuer à mener vos travaux, malgré votre réputation grandissante et l’éclairage que vous apportez sur la vie de ces personnes, qui doit faire grincer quelques dents ?

Michel PINçON

Nous avons été les premiers surpris par l’absence de fermeture, suite à la publication de notre premier ouvrage. Nous avons compris que cette classe est très consciente de ses privilèges et fait preuve d’un certain cynisme social. Nous pouvons expliquer son fonctionnement à partir du moment où nous utilisons des mots courtois ou objectifs. Dans notre premier livre, nous évoquions la ségrégation, la recherche de l’entre soi, l’ostracisme social, voire du racisme de classe, autant de concepts délicats que les personnes concernées admettent parfaitement, car elles les assument. La manière dont nous avons publié les résultats de nos observations et de nos entretiens, c'est-à-dire l’absence de jugement de valeur, nous a permis de continuer nos travaux.

Monique PINçON-CHARLOT

La théorie de la domination de Pierre Bourdieu éclaire tant les dominés que les dominants. Nous pouvons penser que ces familles trouvent leur compte dans nos travaux et que, bien malgré nous, nous les légitimons. Nous avons dû gérer ce paradoxe en permanence. L’enquête Les ghettos du gotha a été entièrement filmée par une équipe de France 3 et sera diffusée. J’ignore la date de cette diffusion, mais vous pourrez ainsi voir comment nous menons nos enquêtes.

Stéphane COQUEMAN, Chargé de l’analyse de gestion à la DPAS

J’ai l’impression que le poids social est immense au sein de cette classe. La liberté d’être s’en trouve-t-elle réduite et n’en résulte-t-il pas une souffrance ? Certaines personnes ne cherchent-elles pas à s’en échapper ? Par ailleurs, je me demande si les personnes de ce milieu sont spécifiquement de peau blanche. Qu’advient-il quand un jeune héritier de ce milieu tombe amoureux d’une jeune Malienne, par exemple ?

Michel PINçON

Je suis issu de la classe ouvrière. Pour ma part, je ne pourrais absolument pas supporter leur mode de vie et le fait de vivre dans le 16ème. Nous avons rencontré des marginaux, des « déviants », mais ils sont rares. La très grande majorité est programmée pour être les héritiers de leurs parents sous toutes les formes : de leurs goûts, de leurs valeurs, de leur patrimoine, etc. Telle est la notion de l’habitus, c'est-à-dire l’idée de dispositions construites à partir de l’expérience à travers la vie sociale, le contact avec les autres. Ainsi se forment des goûts, des préférences, des façons d’être et de se comporter, de s’exprimer, etc. L’épanouissement personnel revient à actualiser ce que l’on porte en soi, sans être gêné par les circonstances, par le jugement d’autrui et le milieu dans lequel on évolue. La langue maternelle représente un parfait exemple d’habitus, profondément ancré en nous. Nous l’incorporons dès le début de notre vie, sans pour autant avoir choisi cette langue et le mode de pensée qu’elle induit. Les regroupements d’individus d’origine étrangère sont basés sur une langue commune. La manière de se vêtir, de se coiffer, nos préférences et nos goûts proviennent de notre histoire personnelle, parce que nous avons intégré ces éléments au fur et à mesure de notre histoire. Les grands bourgeois sont faits pour être des grands bourgeois. A partir de dix ans, leur destin est tracé. Ils aiment faire ce qu’ils font, parce qu’ils ont été construits pour cela.

Monique PINçON-CHARLOT

Au moment des grandes soirées dansantes et des rallyes, des rencontres amoureuses ont lieu. Quand nous interrogeons la femme ou le mari sur les circonstances de leur rencontre, ils commencent par répondre : « par le plus grand des hasards. » Et ils sont parfaitement sincères.

Marc GIBERT, Responsable de la Mission d’animation du projet départemental

Quel jugement portez-vous sur l’influence de cette classe dominante sur la petite bourgeoisie, également présente dans un département comme le nôtre ?

Monique PINçON-CHARLOT

La haute bourgeoisie est mobilisée pour elle-même, pour la reproduction de ses privilèges, mais aussi contre les autres classes. Ce combat est très efficace, il suffit d’en dresser le constat, en se demandant quel est l’état actuel du reste de la société. Robert Castel évoque la « désaffiliation » généralisée, c'est-à-dire un individualisme positif qui sévit dans les classes moyennes et qui vise à la réalisation de soi. Les sociologues de la famille y décèlent le plus grand nombre de divorces, de familles décomposées et recomposées. Cette désaffiliation est en revanche négative dans les milieux les plus défavorisés. Le fait de travailler sur le milieu de la haute bourgeoisie bouscule notre perception des choses et des êtres humains. La lutte de classes est sous-estimée à tous les niveaux, y compris par nos collègues sociologues. La réaction au sein du CNRS face à nos travaux n’a pas été très positive. Nous avons fait part des difficultés que nous avons rencontrées pour imposer ce sujet d’étude et nous n’avons pas fait d’émules parmi les étudiants chercheurs.

Michel PINçON

La petite bourgeoisie est multiple, à la fois constituée d’artisans, de commerçants, de petits entrepreneurs, possédant surtout un capital économique, et d’une classe intellectuelle salariée possédant surtout un capital culturel. Son influence indirecte est assez forte, dans la presse, les maisons d’édition et les musées. A Paris, les classes moyennes supérieures intellectuelles, de revenu aisé, habitent désormais les anciens quartiers populaires, comme le Faubourg Saint-Antoine. Cette évolution du niveau social de la population parisienne a paradoxalement accompagné le passage à gauche de la mairie de Paris. Cette population cultive des mœurs et des modes de vie libertaires : l’homosexualité est parfaitement admise, l’anti-racisme va de soi. Tel n’est pas le cas dans l’Ouest parisien, où l’homosexualité, si elle se pratique, n’est pas montrée au grand jour.

De la salle

J’ai l’impression que la transmission de capital de la haute bourgeoisie a lieu sans aucune prise de risque, alors qu’il existe une finance mondialisée où des coups de poker se jouent. S’agit-il des mêmes ?

Monique PINçON-CHARLOT

Le tricentenaire de la dynastie Wendel a été fêté au musée d’Orsay en novembre 2004. Le musée avait été loué à cet effet par la famille Wendel. Monsieur Seillière gère un fond d’investissement au nom de la famille Wendel. Le capital familial est géré par des personnes en chair et en os qui appartiennent à ce milieu et qui ont tout intérêt à brouiller les pistes en matière d’investissements et de gestion de l’argent. C'est pourquoi il est bien souvent fait mention de fonds de pension, d’investisseurs anonymes.

Michel PINçON

Nous n’avons pas approfondi les questions qui fâchent, comme celle du placement de l’argent. Cela étant, il est certain que la fortune de ces familles est toujours gérée dans le souci de ne pas risquer de la détruire, car l’un des devoirs essentiels est de la transmettre aux héritiers, afin que la lignée puisse continuer. Il existe des investissements de base, absolument sûrs, comme les comptes épargne peu rémunérateurs, mais sans danger. Il existe aussi des services spécifiques de gestion des grandes fortunes au sein des établissements bancaires. Les agents financiers prennent des risques avec les capitaux d’une banque ou d’une entreprise, mais pas avec ceux des familles. Ces dernières ne sont pas directement impliquées dans la crise des subprimes, par exemple. Les aventuriers, qui peuvent gagner ou perdre très rapidement de grandes fortunes par le biais de la spéculation, existent, mais ils n’appartiennent pas encore à cette classe.

Anne LAWSON, Chargée de projets au secteur emploi et formation, Direction de l’Aménagement et du développement (DAD)

Retrouvons-nous ces rapports de domination dans d’autres pays, voire sur un plan mondial ?

Monique PINçON-CHARLOT

Nous ne sommes pas les plus compétents sur le plan international et nous n’avons jamais été contactés par des chercheurs d’autres pays sur ce sujet. Nous nous sommes en revanche déplacés, notamment au Brésil, pour tenter de convaincre les étudiants en sociologie de se pencher sur les riches de leur pays.

Michel PINçON

L’ouvrage intitulé Sociologie de la bourgeoisie (éditions La découverte) répond un peu à cette question. La photo de couverture, typique d’un intérieur grand bourgeois d’une ville comme Neuilly ou d’un quartier du 16ème, a en réalité été prise à Baltimore, une ville de l’Est américain. Toutes les caractéristiques de la haute bourgeoisie française y sont présentes.

Chantal GOYAU

Une promenade aux puces de Clignancourt permet de relever que de nombreux tableaux sont acquis par des Américains.

De la salle

J’ai cru comprendre que la nature de l’espace de la Villa Montmorency n’est pas identique à celle des espaces sous contrôle qui existent en Amérique latine. Pourriez-vous pointer les différences entre les deux ? Les modes de vie à l’intérieur de ces espaces ont-ils évolué ? Par ailleurs, les opérations de construction sous contrôle sont de plus en plus nombreuses. Existe-t-il des rapports d’identification entre ces espaces et un lieu comme la Villa Montmorency ?

Monique PINçON-CHARLOT

Les espaces ghettoïsés de la haute société ne datent pas d’aujourd’hui. Certains ont été constitués au XIXème siècle. Ils sont donc plus anciens que les condominiums d’Amérique Latine. Pour autant, ils fonctionnent de la même manière. En outre, nous retrouvons toujours une collusion en matière de fonctionnement entre les familles qui habitent ces espaces et l’Etat. La Villa Montmorency contient 154 hôtels particuliers et est gérée par une association syndicale autorisée. Cela signifie que les charges de copropriété sont versées non à un syndic, mais directement au Percepteur. Ce système de gestion perdure depuis le XIXème siècle.

Michel PINçON

S’agissant de la question de l’évolution temporelle, ces univers sont très « figés » d’un point de vue de l’évolution urbaine. La configuration du Vésinet, commune créée à la fin du XIXème siècle, n’a pas beaucoup évolué depuis cette époque. Tel est aussi le cas de la Villa Montmorency. Pour les habitants de ces espaces, la valeur de leur habitat tient à la pérennité des lieux. Ils en sont très fortement conscients. En Amérique latine, le niveau de sécurité des condominiums n’est pas identique à celui de la Villa Montmorency, par exemple. Cette dernière se situe en effet dans un environnement calme et un milieu aisé, dans l’Ouest parisien, tandis que les condominiums brésiliens ou mexicains sont limitrophes à des favelas et à des quartiers populaires. Un film aborde ce sujet. Il est intitulé Zona. On y voit des patrouilles armées de fusils la nuit, ce qui n’est pas le cas en France.

Mathilde SACUTO

Vous avez fait référence à l’organisation de la classe ouvrière. Or celle-ci, outre la défense de ses intérêts immédiats, avait l’intention de changer le monde. Une dimension utopiste y était attachée. A mon avis, notre monde actuel manque cruellement de cette dimension.

Par ailleurs, j’ai lu un article très détaillé sur l’internationalisation des réseaux de la classe dominante, expliquant comment ces familles pouvaient posséder une branche américaine, anglaise, allemande, etc. et organiser des rencontres avec ces « cousins ». Les différentes branches de dominants des autres pays ne sont pas moins impliquées dans la perpétuation du pouvoir sous toutes ses formes. Il faut certainement rapporter ce phénomène à l’internationalisation des rapports économique et du capital qui a beaucoup mieux réussi que l’internationalisme prolétarien.

Monique PINçON-CHARLOT

L’un des intérêts de nos travaux réside dans le fait de montrer que ce groupe est profondément cosmopolite. L’internationale qui a réussi est celle de la bourgeoisie. Elle demeure, tandis que les autres se sont écroulées. Le cas de la famille Rothschild est à ce titre exemplaire. Elle a installé cinq de ses fils dans cinq capitales dès le début du XIXème siècle. L’exemple des armateurs grecs, qui appliquaient comme principe la dispersion de la fratrie sur les cinq continents, est également parlant. Ce milieu est international, puisque le marché doit être fluide et mondial. Le terme de « mondialisation » caractérise les relations d’affaire de ce milieu depuis longtemps. Les clubs de la haute société ont tous des conventions avec des dizaines, voire des centaines de clubs et de Cercles à travers le monde. Les mariages sont aussi très cosmopolites. Nous avons été invités à dîner lors de certains d’entre eux. Or les conversations passaient sans arrêt de l’anglais au français ou à l’espagnol de façon totalement naturelle. Nous étions mis en difficulté face à cet internationalisme fait corps puisque fait langue.

Michel PINçON

Il est vrai qu’il existe une différence réelle entre cette classe et la classe ouvrière dans leur vision du monde, puisque d’un côté, les partis conservateurs ne veulent surtout pas modifier le monde, tandis que, de l’autre, tel est le cas. La classe dominante a tout intérêt à ce que le monde tel qu’il est perdure. Lors des élections municipales à Neuilly, nous avons été témoins de querelles assez vives, sans pour autant que la moindre idée politique soit exprimée. Il s’agissait d’un affrontement de clans et non d’un débat d’idées. Les partis de droite n’ont pas à construire un projet de société, à réinventer le monde, contrairement à ceux de gauche.

Monique PINçON-CHARLOT

Pour autant, les partis de droite ont habilement repris à leur compte cette idée du changement. L’université du MEDEF s’organisait il y a quelques années autour du slogan : « réenchantons le monde ». Nicolas Sarkozy a été élu sur le thème de la rupture. Ils prennent ainsi les valeurs, les aspirations et le vocabulaire des classes porteuses de changement pour mieux étouffer ces velléités de changement.

Jannick LABATUT, Chef de Bureau au service de documentation du Conseil Général

Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces études sur la haute bourgeoisie, si ce n’est le fait qu’elle possède un atout majeur, que nous ne pourrons jamais posséder, à savoir la cooptation et le communautarisme ? En effet, autant il est aisé de tisser un réseau avec 200 personnes, autant il est impossible de le faire avec plusieurs millions de personnes.

Monique PINçON-CHARLOT

Nous avons mené ces travaux dans un objectif de connaissance et de réflexion. Mieux maîtriser l’ensemble de l’espace social et les rapports de domination devrait représenter une aide de tous les instants dans votre vie personnelle et professionnelle. Nous vous proposons en réalité d’utiliser des lunettes vous permettant de voir le monde autrement et de modifier vos comportements, en cessant de dénigrer les dominants et de ricaner dans une position de dominés qui n’est absolument pas maîtrisée. Tel est le bénéfice de nos travaux et de ces échanges.

Michel PINçON

Pou moi, il est nécessaire que des jeunes issus des milieux défavorisés suivent des études au sein de hautes écoles, comme l’établissement Henri IV, les réussissent et accèdent à des postes de la haute administration. Leur nombre est actuellement très restreint. Ce parcours est très difficile pour eux, mais il importe de ne pas trouver que des enfants issus des milieux privilégiés dans les milieux du pouvoir.

Monique PINçON-CHARLOT

Nos travaux doivent aussi permettre aux plus démunis de cesser de se sentir responsables de leurs échecs scolaires et professionnels. L’auto-culpabilisation est en effet le fin du fin de la domination. La lourdeur des déterminismes sociaux est telle que nous avons l’impression que les dés sont pipés dès la naissance. Si nous pouvons contribuer à pointer du doigt ce phénomène, nous en serons satisfaits.

Maria PIETRI, Responsable de la circonscription de service social de Gagny

Malgré tout votre éclairage très riche, je me demande comment les personnes peuvent « cohabiter ». Dans les années 90, j’ai été conduite à m’occuper du relogement de plusieurs familles africaines, qui vivaient dans un squat de l’Est parisien. Quelques-unes de ces familles ont été relogées dans des immeubles haussmanniens des beaux quartiers du 16ème et 17ème. Lesdites familles se sont plaintes de l’absence de vie et de commerçants dans ces quartiers. De même, les représentants de certains propriétaires de ces quartiers me contactaient parce qu’ils ne comprenaient pas pourquoi ces familles étaient là. La cohabitation n’a finalement pas eu lieu, car les familles ont été rapidement transférées ailleurs par les services idoines.

Michel PINçON

Quand la nouvelle municipalité de Paris a préempté des immeubles situés dans les beaux quartiers pour les transformer en immeubles sociaux et y reloger des familles démunies, nous avons été quelque peu inquiets car nous savions pertinemment que le mode de vie de ces quartiers n’a rien à voir avec celui des quartiers populaires. Cela étant, la préemption permet d’assurer une certaine mixité sociale.

Monique PINçON-CHARLOT

La loi SRU, mise au point par Jean-Claude Gayssot, prévoit 20 % de logements sociaux dans une ville comme Neuilly. Or les HLM de Neuilly sont prévus pour accueillir des familles de la grande bourgeoisie et de la noblesse, qui possèdent un beau patrimoine, mais dont les revenus sont peu élevés ou inexistants. Tel était le cas du fils Balkany, quand il avait adressé sa demande auprès des HLM de Neuilly. L’œuvre caritative est ainsi accomplie, sous réserve de pouvoir choisir son « pauvre » et selon des rapports interpersonnels toujours basés sur la domination.

De la salle

Je suis assistante sociale. L’idée qu’une partie de la société est assistée est très répandue. Quand l’assistanat est évoqué, il est tout de suite fait allusion aux pauvres, à ceux qui perçoivent les minima sociaux, aux Rmistes, etc. Même les pauvres y sont habitués, car ils ne veulent surtout pas être assistés. Pourtant, la grande bourgeoisie profite aussi des prodigalités de l’Etat. Au-delà du paquet fiscal, qui représente déjà un montant d’argent considérable, de quelle manière l’Etat est-il au service de cette classe sociale ?

Michel PINçON

Le niveau d’équipement le plus élevé se situe dans les beaux quartiers, si les équipements privés sont aussi pris en compte. De même, le niveau de policiers le plus élevé se situe toujours à Neuilly. Quand la famille Wendel loue le musée d’Orsay pour organiser une cérémonie privée, cela signifie que ce n’est pas à la portée de tout le monde. Nous constatons que la haute société utilise beaucoup plus les équipements publics que les autres classes.

Monique PINçON-CHARLOT

Il faut bien prendre conscience que les membres des familles auxquelles nous faisons allusion se situent au cœur de l’Etat et à tous les niveaux de l’Etat. Le nouveau Président de la République met en scène les réseaux dont il bénéficie et nous voyons clairement comment cela fonctionne au cœur et à tous les niveaux de l’Etat. Pour moi, les assistés et les avantages acquis se trouvent à Neuilly et non à Bobigny. Qui peut prétendre gagner chaque mois plusieurs centaines de milliers d’euros sans effort, grâce aux miracles de la bourse ? Nous devons être très attentifs aux mots et à leur sens et les employer à bon escient.

De la salle

Nous travaillons tous sur une réalité sociale très difficile. Il est donc important pour nous de pouvoir prendre un peu de hauteur et de recul pour mieux décrypter les choses. Sans cet effort, nous sommes la proie de toutes les idées reçues et nous pouvons laisser penser que le travail social que nous exerçons relève de l’assistance. A cet égard, les politiques sociales ont pris une certaine orientation depuis plusieurs années. Il est en effet de plus en plus demandé aux personnes concernées de prouver qu’elles sont non seulement des pauvres, mais aussi de bons pauvres. Il s’agit d’une véritable idéologie. On en revient ainsi à cette vision extrêmement charitable envers celles et ceux qui le méritent parce qu’elles et ils seront rentrés dans le moule qui leur est présenté. Pour moi, cela revient à modeler les esprits et les consciences tant des personnes avec lesquelles nous travaillons que des professionnels de ce secteur. Il est donc vital de se donner le temps de la respiration et de la réflexion pour mieux comprendre ce phénomène.

A propos du cas des jeunes de notre département fréquentant le lycée Henri IV, je connais une fille qui fait partie de cette classe de mise à niveau. Elle m’a fait part de propos très violents à son égard de la part des autres élèves. Après un temps d’abattement, cette expérience a renforcé sa résolution et elle est plus que jamais déterminée à aller jusqu’au bout de ses études. Pour autant, elle a compris qu’elle ne ferait jamais partie de ce monde.

De la salle

Votre intervention est passionnante et soulève de nombreuses questions. L’image du « sang bleu » en a suscité une en moi. Parmi tout ce qui véhicule les idées de domination de manière plus ou moins insidieuse, que pensez-vous du conte de fée en tant que représentation idéalisée d’une certaine société ?

Monique PINçON-CHARLOT

Dans les contes de Perrault, il est toujours question de princes et de châteaux. Les rapports de domination commencent dès la plus petite enfance, dans la tradition du conte de fée. La démarche de Nicolas Sarkozy contient cette idée du conte de fée, dans le sens où il cherche à donner du rêve au peuple. Il pense qu’il est tellement intéressant que sa vie et ses amours ne peuvent que faire rêver les autres.

Michel PINçON

Cela me fait penser à une petite bande dessinée, relatée en trois vignettes, que j’ai vue dans le journal gratuit Métro. Dans la première vignette, on pouvait lire : « Vous êtes chômeur. » ; dans la 2ème : « Vous ne dépendrez plus de l’ANPE. » et dans la 3ème : « Maintenant vous vous adressez à la Française des jeux. » L’engouement pour les jeux de hasard est en partie lié aux difficultés des uns et des autres. Il faut tenir compte de l’aspect irrationnel : l’espérance peut provenir du facteur chance, qui peut vous sortir de la précarité. Un autre aspect me semble pourtant plus important aujourd’hui : le triomphe de l’individualisme négatif. A contrario, les engagements collectifs, qui permettent de trouver des solutions, régressent. Cet individualisme exacerbé accentue l’inégalité du jeu social. Lorsque les organisations ouvrières étaient plus solides et ancrées, la résistance à la domination était plus forte. De notre point de vue, la situation actuelle est favorable à la grande bourgeoisie.

De la salle

Vous n’avez pas évoqué la question des subventions. Qu’en est-il exactement ? Il me semble que cette caste en reçoit de nombreuses, soit du fait des monuments historiques, soit par le biais de la PAC (politique agricole commune), soit à travers les entreprises. Tout ceci démontre que les plus pauvres ne sont pas les plus assistés. Aujourd’hui en France, la ferme familiale et le savoir-faire agricole ne peuvent plus se transmettre comme auparavant : une formation est désormais obligatoire. Cette obligation légale favorise les plus gros propriétaires terriens qui rachètent les petites propriétés familiales et qui font partie de la caste de la haute bourgeoisie.

Monique PINçON-CHARLOT

Je suis d’accord avec vos propos qui me prouvent que l’objectif de notre intervention est atteint.

Chantal GOYAU

Nous remercions vivement nos deux intervenants. Leur exposé permet de déplacer son regard et son point de vue. Vous avez beaucoup fait référence à Bourdieu. Je vous renvoie donc à ses ouvrages. Je conclurai en vous incitant à aller applaudir un jeune comédien, Fernandez, qui se produit en ce moment au Théâtre du Trévise. Il incarne notamment un personnage de la haute bourgeoisie qui découvre qu’il est possible de connaître un dépaysement total à cinq minutes de Paris, en se rendant à Bondy.


 

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