La gratuité, une valeur créatrice de lien social

 

Didier Bebada Megnon | europecreative.eu

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La gratuité, comme pratique alternative à la marchandisation, est un véritable projet de société.

 

Achetons-nous l’eau ou payons-nous seulement les services distributeurs ? Cette question et sa réponse s’apprécient différemment selon qui on est et suivant l’endroit où on habite sur la planète. Dans tous les cas, tout le monde peut reconnaître qu’il y a aujourd’hui un vrai marché de l’eau, un marché devenu mondial avec tout ce que cela induit comme tensions et perversions dans les échanges. La question de l’eau n’est qu’un élément quoique importante, d’une problématique plus globale qui se pose à notre civilisation marchande : sommes-nous obligés de vivre dans une société où tout s’achète et se vend ?

 

La conscience citoyenne de la gratuité

 

Même si le phénomène parait encore marginal, beaucoup commencent à penser voire à exprimer le besoin de repenser nos modes d’échanges en prônant par exemple le partage, le co-usage, la co-propriété, la gratuité, etc.

 

Oui la gratuité ! Par ces temps de confusion où la course vers le low cost (faute à la mise en berne du pouvoir d’achat du grand nombre des citoyens) se confronte avec l’idée que les moins-disant en terme de prix sacrifient souvent la qualité, il peut paraître provocant, voire suspect, d’aller jusqu’à prôner la gratuité d’un certain nombre de biens utiles au plus grand nombre. Et pourtant, il n’y a pas meilleur moment pour poser ce débat de rendre accessibles et sans frais quelques biens et services essentiels. Non seulement parce que la crise a davantage précarisé certains qui ont besoin de la solidarité communautaire, mais aussi et justement parce que ladite crise est une formidable opportunité pour faire muter en profondeur nos modes d’être ensemble. Le temps des pratiques alternatives, c’est maintenant !

 

Etymologiquement la gratuité a quelque chose à voir avec la liberté, celle de donner et de recevoir sans engagement, sans obligation. Nous connaissons la presse gratuite qui nous est distribuée pour « aucun euro », pour rien (gratis en latin). Cela ne signifie pas que ces journaux n’ont pas un coût mais leurs émetteurs ont librement décidé de les distribuer gratuitement. La gratuité caractérise donc un modèle économique où le produit ou le service proposé peut être obtenu sans contrepartie. Rien n’est payé, rien n’est demandé en retour.

 

Nous ne retenons pas ici le sens figuré du terme « gratuit » qui fait référence à un acte sans motivation rationnelle, sans mobile, sans logique. Un acte gratuit, au sens péjoratif, n’apporte rien à personne en terme de bénéfice. Au contraire, la gratuité que prône la présente réflexion a une motivation anthropologique et une finalité sociale.

 

La gratuité comme valeur anthropologique

 

La motivation anthropologique de la gratuité se réfère à une notion fondamentale du vivre ensemble, la valeur. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, le philosophe allemand Emmanuel Kant faisait une nette distinction entre prix et dignité (valeur). Dans le règne des choses finies, tout ce qui a trait aux désirs et aux besoins généraux de l’homme est remplaçable par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent et donc a un prix. La voiture, la maison, les loisirs, les petits plaisirs du quotidien, ont un prix. Par contre, « ce qui constitue la condition, qui seule peut faire que quelque chose est une fin en soi, cela n’a pas seulement une valeur relative, c’est-à-dire un prix, mais une valeur intrinsèque, c’est-à-dire une dignité »*. Tout ce qui a une valeur intrinsèque n’a pas d’équivalent et est supérieur à tout prix. La terre, l’air, l’eau, la vie ont une valeur intrinsèque et ne devraient donc pas faire l’objet de prix marchand.

 

Mais le constat est que notre civilisation marchande, qui ne trouve d’intérêt qu’au mesurable, qu’au quantifiable (notamment du point de vue monétaire), est décidée à tout « priser » (au sens de donner un prix dans le but de vendre). Si tout semble se vendre et s’acheter, il y a très peu de place à l’échange sans contrepartie, à la gratuité qui est tout simplement de l’ordre de la valeur. Comme le rappelle si souvent le philosophe et citoyen engagé, Patrick Viveret, la valeur renvoie à l’idée de « force de vie », c’est-à-dire tout ce qui fonde et structure la vie, individuelle comme collective. Le vital est sans prix même si son entretien induit des coûts. Penser la gratuité, c’est donc poser le problème des biens essentiels, vitaux, nécessaires à l’être social. D’où le second aspect de la gratuité, celui de vecteur du lien social.

 

Créer du lien social par la gratuité

 

Dans son Essai sur le don, le « père de l’anthropologie française », Marcel Mauss, démontre comment dans les sociétés dites archaïques, le don a une forte valeur sociale d’interdépendance entre les individus du groupe. Le don appelle nécessairement un contre-don (don en retour) dans un mouvement de triple obligation : donner – recevoir – rendre. Ainsi s’établit une dépendance créatrice de lien social. Le modèle économique de ces sociétés place les échanges au-delà des simples considérations de prix et d’intérêts. Il ne s’agit plus d’une simple opération économique mais d’un vrai fait social, un « fait social total » qui selon Mauss régule, articule et fait fonctionner la société. Et c’est là le rôle qu’on peut faire jouer aujourd’hui à la gratuité par analogie avec la théorie sur le don. En l’occurrence, la gratuité est sans contrepartie et on ne devrait rien attendre en retour. Donc il ne s’agit pas de plaquer un « système de don-contre-don » comme dans les sociétés primitives, mais de voir ce que le don a de factorisant pour le lien social.

 

L’idée de la gratuité, notamment sur des biens et services qui ont un coût, n’est ni farfelue ni hors sol, puisqu’elle fait déjà l’objet d’expériences concluantes ou en bonne voie de réalisation. A titre d’exemples, la gratuité des transports en commun mise en place à Aubagne (commune du sud de la France) est éloquente à souhait. Cette expérience a fait l’objet d’un ouvrage dont le philosophe et dramaturge Jean-Louis Sagot-Duvauroux est co-auteur, Voyageurs sans ticket**. Pour cet homme résolument de gauche, la gratuité peut être une véritable alternative à une société de plus en plus marchande. Parler de gratuité dans une société où le non-payant est sans valeur peut paraître révolutionnaire. Mais pour les habitants d’Aubagne qui ne subissent plus de contrôle de ticket dans les transports publics, cela a bien une valeur non seulement individuelle mais aussi et surtout collective puisque comme le rapporte Sagot-Duvauroux, la gratuité baisse les tensions liées au contrôle et donc entretient le lien social. L’enjeu maintenant est de voir dans quelle mesure cette expérience peut être étendue à d’autres services comme ceux de l’eau pour laquelle l’idée d’un tarif social peut être mieux explorée et les coûts pris en charge par la collectivité.

 

A l’échelle citoyenne, on peut dénombrer de nombreuses expériences de troc, de partage, de co-propriété, de don, d’usage ouvert (toute la gamme des biens « open »). Quand les habitants d’un immeuble créent un site internet de partage d’objets usagers mais encore utiles, ils expérimentent la gratuité tout en nourrissant le lien social. Au-delà des frontières françaises, les expériences de la gratuité sont aussi nombreuses : la médecine gratuite en Algérie rend effective l’idée de la santé comme droit fondamental. La gratuité des bus à Hasselt (Belgique) a rendu la ville plus conviviale. En mettant en place la politique de l’eau gratuite, l’Afrique du Sud veut répondre non seulement à un enjeu environnemental mais aussi à un impératif social de développement post-apartheid.

 

La gratuité bien-sûr n’est pas dans l’air du temps. Pour ses opposants, c’est une mesure déresponsabilisante pour l’individu qui perdrait de vue le coût financier et humain (travail) induit par la fourniture de l’eau, la mise en service de moyens de transports ou la dispensation des soins médicaux. Mais la vérité est que l’individu sait apprécier à sa juste valeur un bien mis gracieusement à sa disposition sans le diktat du prix, pour peu qu’on l’accompagne d’un minimum de pédagogie citoyenne d’information et de sensibilisation.

 

La gratuité peut être un projet de société parce que l’économie de la gratuité est une alternative crédible, au moins localement, à l’omni-marchandisation.

 

Didier Mègnon Bébada

 

* Kant Emmanuel, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785.
** Magali Giovannangeli et Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Voyageurs sans ticket : liberté, égalité, fraternité. Une expérience sociale à Aubagne, Editions Au Diable Vauvert, 2012.

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