Par Emma Bougerol

Risquer un accident et livrer le repas à temps, ou perdre ses revenus : tel est le choix cornélien imposé par les plateformes de restauration à domicile à leurs livreurs, dont deux sont décédés récemment dans le cadre d’une livraison.

Ces morts ne sont pas que des faits divers. À Pessac, Champs-sur-Marne, Mulhouse, Beauvais, Clamart, Villeurbanne, Paris, Sotteville-lès-Rouen … Depuis 2019, au moins dix livreurs pour des plateformes numériques sont décédés dans le cadre de leur travail (selon le recensement de Matthieu Lépine, qui anime un compte twitter sur les accidents du travail). Sans compter les accidents non mortels.

Ces coursiers ont des statuts variables : les indépendants, encore largement majoritaires ; ceux qui disposent d’une activité salariée et qui complètent leurs revenus en livrant pour les plateformes ; et les salariés des coopératives ou d’entreprises de livraison. Dans ces deux derniers cas, les travailleurs bénéficient de la protection sociale des salariés : leurs employeurs cotisent auprès de la sécurité sociale pour assurer leur indemnisation en cas d’accident.

« Les feux rouges, les stop grillés … Ils n’ont pas le choix. »

Le métier de livreur est dangereux, particulièrement pour les indépendants, payés à la course et non pas à l’heure. Chaque course est payée en général moins de cinq euros. Les coursiers sont donc contraints de travailler plus de 35 h par semaine pour dégager un revenu viable.

« Le paiement à la course est accidentogène. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il est interdit dans le cadre du salariat. »

Les heures sont souvent effectuées de nuit, notamment en hiver, à partir de l’heure du dîner. Le travail de nuit augmente les risques pour ces travailleurs : moins visibles des autres véhicules, fatigués, la probabilité d’un accident en est d’autant plus grande.

« Le paiement à la course est accidentogène, déplore l’avocat Kévin Mention. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il est interdit dans le cadre du salariat. » Membre du barreau de Paris, Kévin Mention défend de nombreux coursiers indépendants face aux plateformes. Il se bat pour une reconnaissance de leur statut de salarié, qui permettrait une meilleure protection face aux risques.

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En France, les livreurs des plateformes paient cher leur statut d’indépendant : pas de protection sociale, de congés payés ou de salaire minimum. Pourtant des alternatives se créent, et en Europe des avancées juridiques et légales voient le jour.

« Faut changer les freins, hein ! » Arthur Hay, livreur pour la coopérative des Coursiers bordelais, alpague un cycliste dans la rue. Il revient à la conversation : « Désolé. Il y a un type qui n’a pas de freins, il a failli se faire rentrer dedans par une voiture. C’est typique du matos de certaines plateformes, ça !

En décembre 2020, la plateforme de livraison à domicile Just Eat se félicitait d’avoir « livré l’équivalent de 26 terrains de football de pizzas ». Derrière ces chiffres astronomiques, il y a des livreurs et des livreuses qui servent plats et encas au bureau ou à domicile, dans des conditions de travail très précaires. Le leader de la livraison en France, Uber Eats, emploie environ 40 000 indépendants. Un autre mastodonte du marché, Deliveroo, revendique 14 000 coursiers.

« On a la main sur rien »

Souvent déclarés comme autoentrepreneur ou microentreprise, les livreurs sont payés à la course. « Pour certaines plateformes, on ne sait même pas comment le prix des courses est calculé, admet Arthur Hay. On n’a la main sur rien. » Paiement au kilomètre, à la prise en charge ou une fois le repas livré... Difficile d’estimer une rémunération à la course – sinon qu’elle est souvent inférieure à cinq euros. Beaucoup de travailleurs sont sur plusieurs plateformes à la fois, pour essayer de dégager un revenu viable. À cette incertitude, s’ajoute le danger que tout s’arrête du jour au lendemain : sans protection sociale, un accident ne sera pas ou peu couvert. « Ce sont plus des garanties "accident corporel" que des assurances adaptées à un travail dangereux », résume le livreur. Les coursiers n’ont pas d’arrêt maladie, pas de congés payés ni de chômage, et doivent payer leur propre matériel.

Une situation légitime selon les plateformes : elles se présentent comme de simples outils de mise en relation. Pourtant, un livreur ne choisit ni sa clientèle, ni ses courses, ni les tarifs de ses prestations. Depuis plusieurs années, la justice française donne raison aux coursiers indépendants face à Deliveroo, Uber Eats ou encore Foodora. En 2018, la Cour de cassation a condamné la plateforme Take it easy – désormais disparue – à requalifier le contrat de prestation d’un livreur en contrat de travail.

Plus récemment, en mars 2020, cette même Cour a réfuté le statut d’indépendant des chauffeurs d’Uber, motivant que pour « un travail sous l’autorité d’un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements (…) le statut de travailleur indépendant du chauffeur était fictif ».

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par Nicolas Mollé

Pénibilité, pressions de l’encadrement, faibles salaires : le labeur des ouvriers agricoles saisonniers du muguet est loin des clichés rayonnants et sympathiques associés à cette plante printanière censée symboliser la fête des travailleurs.

« Je ne veux voir personne ramasser le muguet assis, vous risquez d’abîmer les plantations derrière vous », gronde le contremaître qui surveille la cueillette dans une entreprise de Mauves-sur-Loire, tout près de Nantes. C’est donc à genoux, accroupis ou baissés entre les allées plantées que plusieurs dizaines de personnes s’activent cet après-midi là, sous un soleil cuisant. En fin de journée, faute d’habitude, tout le bas du squelette est tétanisé par les courbatures. « Le premier jour, c’est le plus compliqué », remarque Emma, une étudiante qui travaille pour la première fois cette année à la cueillette du muguet.

Embauche à 7h30 et pressions constantes

« C’est trop fleuri, ça », grogne une responsable qui chapeaute un groupe de cueilleurs disséminés entre les rangées de tunnels surmontés de bâches. Le bouquet cueilli doit être vert avec seulement une ou deux clochettes écloses à sa base. Car il y a encore quelques jours avant que les lots ne se dévoilent sur les étals du 1er-Mai et il faut laisser aux fleurs le temps d’éclore. Les brins de muguet sont tenus d’une main pendant que l’autre, plus ou moins experte, doit cueillir d’un coup sec et vertical. Sans casser ni déraciner la plante. Au bout de 35 brins, c’est le bouquet.

On dépose ensuite les brins liés - avec précautions s’il vous plaît, on ne doit pas entendre les clochettes tinter - dans une grosse boîte rectangulaire en polystyrène. Lors de l’embauche, à 7 h 30 du matin, ces réceptacles et leurs couvercles sont parfois balancés sans ménagement sur les ouvriers agricoles, comme pour bien indiquer que la journée ne sera pas une partie de plaisir. Il s’agit en effet de ne pas traîner et la pression de l’encadrement est constante. « Faut pas s’attarder, hein, faut changer de coin, il n’y a pas grand chose là », râle la cheffe d’équipe. La phrase rabâchée résonne en vrille aux oreilles du travailleur déjà liquéfié par la chaleur, abruti par la répétitivité des gestes, tiraillé par l’inconfort des positions de ramassage, à trente centimètres du sol sablonneux. Tout ça pour un Smic horaire (10,25 euros brut de l’heure).

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Alors que se déroule le procès de l’accident du travail qui a coûté la vie à deux cordistes, Vincent Dequin et Arthur Bertelli, dans une entreprise sucrière, leurs anciennes compagnes racontent de manière poignante, comment elles ont vécu ce drame.

Fanny : 13 mars 2012. Il est environ 15 h, le téléphone fixe sonne, je m’extirpe en boitillant du canapé pour aller décrocher. C’est Simon, un ami proche, cordiste comme Vincent. Bizarre. Non seulement il m’appelle moi, en pleine journée, sur le fixe, mais en plus il a une voix très étrange. Rapidement et d’une façon hachée il m’explique le topo : personne n’arrivait à me joindre puisque rares sont les amis ou collègues de Vincent qui ont mon numéro / problème à Bazancourt à la sucrerie, dans le silo (je croyais qu’il bossait à Sillery dans une autre sucrerie) / deux cordistes ont disparu / personne ne sait exactement ce qui s’est passé/ il est sur place, mais on ne veut pas le laisser entrer dans la sucrerie / ils sont ensevelis mais il n’a pas plus d’info pour l’instant / il viendra chez moi plus tard / il ne faut pas que je reste seule.

À ce moment-là c’est le black-out, mon cerveau se déconnecte, mon esprit se dédouble, étrangement une partie de moi reste très calme et lucide. Je lui demande juste avec une voix que je ne me connais pas s’il sait à quelle heure approximativement s’est passé l’accident. « Vers midi je pense » me dit-il, je rétorque « Ok, merci de m’avoir prévenue » et raccroche le téléphone, les larmes coulant déjà sur mon visage. Étant moi-même pompier volontaire, je sais ce que ces explications signifient et pressens déjà le pire. Je m’écroule, hurlant et pleurant à la fois, mes entrailles se tordant de douleur et le cœur se déchirant dans ma poitrine. La partie lucide et dédoublée de mon esprit se dit « tiens, c’est bizarre, c’est comme dans les films, ils n’exagèrent pas en fait… »

Je suis littéralement en état de choc et très rapidement, après une mini-phase de déni où je me dis « c’est pas possible ! », puis « pourquoi lui, pourquoi moi ? » une petite voix me dit dans ma tête qu’il va falloir faire face, pas le choix. Je vais maintenant devoir prévenir quelqu’un, j’opte instinctivement pour mes parents, puis dans la foulée il faudra appeler les parents de Vincent… Je laisserai mon père s’en charger. Il est environ 18 h 30, mes parents sont à la maison ainsi que Simon qui nous a rejoints. Nous n’avons toujours pas d’information officielle, l’attente devient insupportable. Soudain le téléphone de Simon retentit dans la pièce, il décroche et son visage change, une lueur s’éteint dans ses yeux et tout son corps s’affaisse. Il a peu parlé, très bas et a rapidement raccroché.

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Un communiqué de la CFDT concernant la Mission locale de Bondy (et le management en mairie de Bondy aussi du coup).

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