Les médias parlent de la banlieue… Et si la banlieue parlait ?

Débat public avec Henri Maler, le mercredi 9 juin 2010

Ce compte rendu n'engage que Bondy autrement, les différents intervenants n'ayant pas (encore) corrigé les propos qui leur sont attribués...

 

Devant une trentaine de présents, Henri Maler commence par dire qu’il sait assez peu de choses sur les quartiers populaires et leur médiatisation, il recommande en revanche le livre de la sociologue Julie Sedel, Les médias et la banlieue (paru en coédition INA/Les éditions Le Bord de l’eau en avril 2009, 247 pages, 18 euros).

Le problème des banlieues en soi n’existe pas, c’est une construction médiatique : d’abord parce que Neuilly est en banlieue, ou que certains des quartiers évoqués sont parfois en centre-ville, en revanche ce qui existe ce sont les problèmes des quartiers populaires, et par ailleurs il existe des problèmes d’emploi, de délinquance, d’école dans les quartiers populaires mais pas de problèmes des banlieues en soi.

 

Comment le problème des banlieues est-il construit, pourquoi les médias y concourent-ils ?

- Les problèmes des quartiers populaires sont traités isolément les uns des autres. En parlant d’un problème déconnecté des autres, on en fait un problème spécifique qui exigerait un traitement spécifique. Au contraire, la question de l’emploi est globale, pas situé seulement en banlieue. Les médias segmentent alors qu’il faudrait mettre du lien.

- Les problèmes sont représentés sous une forme extrêmement dramatisée, il n’y existerait que des problèmes et cela donne une image très négative. Il n’y a pas que cela pourtant. Puis les médias ont pris conscience d’un discours d’acteurs de terrain contre la stigmatisation, et ils montrent parfois plutôt une image « positive », pour valoriser des initiatives individuelles tentant de prouver qu’il est « possible de s’en sortir », par exemple un jeune immigré qui a créé son entreprise, etc. C’est presque pire parce que cela signifie que les problèmes réels sont solubles par la bonne volonté manquante des acteurs locaux.

 

Comment en est-on arrivé là ?

- Parce qu’il existe un dépérissement du journalisme d’enquête sociale. Ce journalisme est devenu rare dans les médias comme les télés ou les radios, l’enquête concerne plutôt les descentes de la BAC. En presse écrite c’est la même chose, ce sont plutôt des livres que des reportages qui évoquent cela. Florence Aubenas vient de le faire parmi les femmes de ménage, ce travail est impossible à faire dans un quotidien ou un hebdo où elle a travaillé, c’est pourquoi elle le sort en livre… Luc Bronner aussi, qui lui travaille au Monde. Ce qui existe encore c’est le journalisme de proximité, comme le pratique Le Parisien. Il y a désormais une prédominance de ce qu’on appelle le « journalisme assis », à partir de dépêches d’agence, de coups de fil à la police. A cela s’ajoute le journalisme de faits divers, qui progressivement depuis la fin du XIXème siècle, est maintenant surexposé. On pourrait partir du fait divers somme un symptôme d’un problème social : un carambolage qui montrerait l’alcoolisme et les causes de l’alcoolisme. Aujourd’hui ces faits sont coupés de leurs causes.

- Cette surexposition fait par ailleurs consensus : dans des médias qui doivent fédérer de grandes audiences, il vaut mieux mettre au premier plan des faits qui font consensus : accident d’avions, crimes, drames font consensus. Il fait diversion sur les causes et met en sourdine les faits qui font divergence, qui font débat.

- L’interdépendance entre les médias et les politiques, il y a une communauté de vue des uns et des autres, même si parfois localement les élus sont en désaccord avec le traitement médiatique de leur ville, comme à Tremblay. Une des idées les plus graves et les plus fausses, c’est que « comprendre, c’est justifier », on peut essayer de comprendre  sans approuver… Par exemple l’idée que les problèmes des enfants sont de la responsabilité des parents, mais la situation des parents, qui en est responsable ? Pour les médias ces questions n’existent pas. Un autre thème récurrent est celui des « jeunes issus de l’immigration », ce qui pousse à ethniciser les problèmes sociaux, or pour prendre la question de scolarité toutes les études montrent que grosso modo à niveau social égal, le niveau scolaire est identique. Ethniciser la délinquance amène par exemple à ne pas voir que les délinquants sont d’abord des « pauvres » économiquement.

 

Que faire ?

- Il faut construire des médias alternatifs. A chaque fois que des acteurs se sont dotés de presse, radios, blogs, et ont donné une autre image, à chaque fois il s’est trouvé que des brèches s’ouvraient dans certains médias sur ces questions. Le piège c’est que même quand des paroles de citoyens trouvent accès à des médias grand public, on peut « priver les gens de parole en leur donnant la parole » : trouver dans l’association ou le blog, le bon client qui va parler pour tous les autres, faire la promotion d’une petite vedette locale qui va parler au nom de la banlieue. Le piège le plus grave, c’est la « bonne volonté » des institutions municipales, qui vont confondre la participation effective des citoyens à la mise en forme de leur parole publique, et l’injonction à s’exprimer dans le cadre de la municipalité, et donc d’instrumentaliser la parole citoyenne devienne le paravent de la municipalité.

- Ces médias alternatifs ne constituent pas une alternative aux médias. Ils pourraient être partout ça ne résoudrait rien tant que les trois problèmes ne seront pas réglés (dépérissement du journalisme d’enquête sociale, la surexposition qui fait consensus, l’interdépendance entre les médias et les politiques). Le problème aussi d’accès au métier de journaliste, des entreprises de presse, de qui les possède, qui les organise, cela doit redevenir une question politique, ce qu’elle a cessé d’être dans notre pays depuis des décennies.

 

Hakim Kadri : A propos des banlieues, après 2005, Poutine avait dit que la France allait être la colonie des ses anciennes colonies. Ce genre de propos est très grave. En revanche ce problème des banlieues dans les médias n’est pas traité : on ne lit rien qui permette d’avoir une analyse ou une image juste.

 

Vincent Duguet : Lors des élections municipales où j’étais candidat avec la liste Bondy autrement, un article est paru dans Le Parisien. La journaliste fait état de... trois listes, elle nous avait purement et simplement « oubliés » ! Vous imaginez notre étonnement. Je l’appelle. Elle m’explique qu’elle n’est pas complètement responsable de son erreur : « J’ai demandé au maire quelles listes il y avait, et il ne m’a pas parlé de vous ». Vous avouerez qu’en termes de travail d’investigation, c’est léger.

Et lors de l’installation d’Est ensemble, en janvier 2010, je croise Chou, journaliste au Bondy-blog. Je lui donne un tract de réseau Alter-agglo93 que nous avons contribué à fonder, et l’informe de nos prises de position. Il me dit qu’il reçoit bien nos informations mais ajoute : « aujourd’hui c’est compliqué, je suis ici pour prendre des photos pour la mairie ». Eh oui, il était aussi salarié par la mairie. Ceci explique-t-il que le Bondy blog n’ait jamais fait référence à aucune de nos initiatives depuis les élections ?

J’ai raconté ces deux anecdotes sur le site expression93.fr (http://www.expression93.fr/spip.php?article5)

 

Clotilde Maillard : Il y a une grève des sans-papiers rassemblant 6000 grévistes depuis le 21octobre, qui en parle dans la presse ? Nous sommes obligés d’utiliser des artistes come Josyane Balasko ou Jacques Higelin pour faire parler de nous. Dans une lutte syndicale, on est obligé de trouver des subterfuges pour que les médias nous suivent, obligés de faire venir le show-bisness pour que les médias s’intéressent à nous. Ou alors quand on va se faire tabasser par la police pour évacuer des grévistes sans-papiers qui occupent, là ça intéresse les médias. Quand on voit qui possède les journaux on comprend l’attitude des journaux.

 

Yves Duguet : Dans le mouvement social, on voit la misère, ce n’est pas porteur. Mon père né en 1901 me racontait ce qu’il avait vécu, tous les jours je vois des cas que je n’aurais jamais imaginés. Mais la presse ne trouve pas la misère porteuse.

Etre journaliste, c’est avoir une carte de presse, c’est travailler dans un journal. Cependant c’est un métier, pas forcément facile à apprendre, il ne faut pas généraliser. Souvent quand le journaliste se fait 1500€ par mois il est content.

 

Adama Ouattara : Je voulais être journaliste, au Mali sur 100 candidats, il y avait besoin de 3 journalistes seulement. Je vois en France la façon dont les médias traitent l’Afrique, et je me demande quand les journalistes vont cesser de montrer seulement la guerre, la pauvreté du continent. Un reportage sur le Mali était près de Bamako, montrait des champs, ce n’est pas la capitale où j’ai vécu.

 

Henri Maler : Chaque intervention mériterait un débat. Je veux les regrouper dans une question : quelles sont aujourd’hui les conditions de travail des journalistes ? Le journalisme international, origine de France est en crise, parce que pour des raisons économique et éditoriales, il y a quasiment une disparition des correspondants permanents, le seul qui reste c’est l’AFP, qui est menacée. De grands médias comme Le Monde ou Libération suppriment des postes des correspondants permanents. Concernant l’Afrique on cultive l’exotisme ou la compassion pour la misère ou les guerres. Ou alors on focalise sur un événement, comme la coupe du monde actuelle.

Concernant la précarisation des journalistes, il y a actuellement 40.000 journalistes. 50% des derniers journalistes accrédités sont pigistes, au moins 20% sont précaires. La presse comme Ouest France s’appuie sur des correspondants locaux, qui n’ont pas de carte de presse. Un journaliste précaire fait de gré ou de force ce qu’on attend de lui. Souvent de gré, parce qu’il fait la liste au téléphone des actualités des villes, des cinémas. Mais d’autres le font de force, parce qu’il faut aussi payer ses factures. Au bout d’un moment on obéit. Sachons que 3000 journalistes ont été licenciés dans l’année passée en France.

La presse régionale a besoin des ressources de pub des collectivités, donc il y a une pression forte : En Septimanie avec Frèche ou à Lyon avec Collomb, il y a des cas précis de pression par les recettes publicitaires sur la presse régionale.

L’inceste entre les médias et le pouvoir est lié aussi au lien avec la police : les journalistes privilégient la source de la police, comme ce fut le cas de la première dépâche de l'AFP dans le cas de la mort des deux jeunes gens à Clichy. Le cas de l’agression factice du RER D est aussi intéressant : les médias se précipitent sur la première version dans l’affaire de l’agression factice du RER D, puis par les médias l’affaire a pris des proportions gigantesques, et la dame a ensuite expliqué qu’elle a imaginé cette agression en fonction de ce qu’elle entendait dans les médias...

Dans les rapports des médias avec les municipalités, cela dépend de la capacité du média à se fournir en information par ses propres moyens.

Concernant les sans-papiers, effectivement les journalistes considèrent que les débats intéressants sont les débats médiatiques : on s’intéresse rarement à ce qui se décidera au congrès de tel syndicat, ou de l’université d’été de telle formation, rien n’évoque en général les débats entre militants, on verra plutôt l’élection du responsable ou un micro-trottoir au bar. On voit ici que les journalistes ont une difficulté à concevoir les mouvements collectifs, par exemple le reportage sur une manifestation c’est un micro-trottoir puis des images, par exemple un passage un peu rigolo du cortège si possible, et une interview de deux responsables de 15 secondes chacun. Quand un mouvement social a besoin des médias, le risque est qu’il transforme ses formes pour être médiatisé, et de trahir la lutte collective pour faire des opérations médiatiques.

La composition sociale des journalistes pose aussi problème pour avoir une proximité avec les travailleurs sans-papiers, et le problème est le même avec les habitants des quartiers populaires.

 

Clotilde Maillard : quand Bouygues paient des pubs et embauchent des sans-papiers sur ses chantiers ou ceux de ses sous-traitants, on comprend que les journalistes de TF1 ne passent rien sur cette lutte.

 

Henri Maler : Le problème n’est pas tant le coup de fil direct que passe Bouygues à la rédaction mais plutôt le fait que le responsable est ajusté à sa fonction, il sait ce qu’on attend de lui, il n’y a pas besoin de le rappeler à l’ordre. De même le journaliste a intériorisé les normes qu’on attend de lui et va chercher les informations induites par cela. Quand c’est le présentateur qui commandite les reportages, la boucle est bouclée : le reportage correspondra à ce que le présentateur du Journal Télévisé est habitué à présenter... Pour la misère, il y a des articles saisonniers : novembre et mars pour les mal-logés, la reprise des expulsions et les morts de froid. S’ajoute à cela le fait que tous les sujets à répétition, comme les expulsions, sont particulièrement difficiles à traiter pour les journalistes.

 

Frantz Biberkopf : Effectivement le mouvement social est bien désarmé s’il doit exister dans les médias d’abord, vu ce que sont les médias. Le terme d’exclusion que vous avez repris pose problème, il sépare le monde entre exclus et inclus, mais tous sont inclus, violemment. En revanche il y a des exploiteurs et des dominés, c’est une répartition qui me semble plus conforme à la réalité sociale. Qu’est-ce qui fait événement dans les médias ? La plupart du temps, il ne se passe rien dans les médias. Le seul moment où il se passe quelque chose c’est justement quand des intermittents, des sans-papiers font événement en prenant la parole là d’où ils sont habituellement exclus.

Pour Alternative libertaire, nous voulons lutter pour l’émancipation, c’est à-dire dans les usines, mais aussi les lieux symboliques, comme les médias, les lieux de culture, où l’on produit des symboles. Donc produire nos propres médias, c’est aussi travailler à s’émanciper.

 

Laurent Scapin : L’ASPIC, qu’est-ce que c’est ? L’idée c’est de faire que l’info revienne entre les mains des citoyens, pour reprendre un terme galvaudé. Dans les médias, nous ne retrouvons ni l’image de notre ville, ni l’image des luttes sociales, et donc nous avons voulu la produire nous-mêmes. Quand je suis arrivé à Bondy au début j’avais la vision qu’en donnent les médias : un mélange entre Bagdad et Beyrouth. Vivre dans les quartiers populaires de banlieue, ce n’est pas ça.

 

Xavier Blot : On voit souvent dans les luttes syndicales et plus largement sociales qu’on est tenté par la médiatisation de nos revendications, persuadés que devant l’injustice que nous combattons, si cette injustice est présentée au plus grand nombre elle provoquera les mêmes réactions de révolte qui nous poussent à agir. Mais n’est ce pas une illusion, une facilité, un aveu d’impuissance ? On n’arrive pas à mobiliser par nos propres moyens alors on tranfère cette tâche aux médias. 

Mais alors c’est « quitte ou double » car on ne maîtrise plus notre message. Il est confié au journaliste qui en fait ce qu’il veut, au risque de le retourner contre nous, contre notre lutte et parfois de démolir les maigres avancées obtenues jusque là.Tout le problème provient à mon avis de l’impunité des journalistes, incapables d’appliquer et de faire respecter leur propre code de déontologie.

Alors que proposer d’autre ? Une éducation populaire à un meilleur décodage de l’information comme veut le promouvoir "Arrêt sur images" ? Nécessaire mais pas suffisant, comme les médias alternatifs qui ne sont pas, comme tu l’as dit, une alternative aux médias. A l’image des critiques acerbes des articles d’Acrimed ou du procès en dernière page du regretté plan B, pourrait-on imaginer un contrôle démocratique des médias ?

Henri Maler : Sur exclusion, tu as raison. Sur la question de la médiatisation des mobilisations sociales, il y a eu un très grand changement c’est la prédominance de la télé sur les autres médias. La manifestation existe deux fois : dans la réalité et dans les médias. Il y a d’abord la construction de la lutte, puis sa médiatisation. La médiatisation est un élément du rapport de forces. Celui qui ne pense qu’à la médiatisation négligerait alors le rapport de forces, et ce serait dommageable. C’est le risque aussi de la personnalisation, ce fut le cas de José Bové porte-parole légitime, qui a été autonomisé par les médias, ou Besancenot, ou Georges Marchais : au bout d’un moment les médias les traitent à part, hors de la lutte qu’ils défendent, et résument le mouvement au personnage. Il y a une nécessité et un coût à la médiatisation. Nous voulons contribuer à comprendre cela. Après chacun se positionne comme il veut, mais souvent la réflexion n’est pas menée parce que plus on est faible plus on est fascinés par les médias. Mais les médias produisent aussi une réalité, ils la modifient : sur les retraites les médias par exemple disent que la mobilisation est moindre en 2010 qu’en 2003, or c’est le contraire mais le point de vue des médias, sans déterminer tout, peut tout de même avoir une incidence, une conséquence sur la mobilisation elle-même.

Sur la question du contrôle, il y a deux droits d’informer, celui des journalistes et celui des acteurs sociaux. Même dans le cas de journalistes formidablement formés, intelligents, etc., il faudrait quand même que le droit d’informer par les acteurs sociaux se maintienne. Les associations doivent contrôler leur propre parole sans la déléguer exclusivement aux médias.

Sur le contrôle, nous y avons un peu contribué, et il y a une forme de contrôle démocratique par le biais d’internet, de la contre-enquête des révélations qui sont dissimulés, etc. Certains journalistes s’exposent en écrivant n’importe quoi, notamment grâce au forum, même si nous ne sommes pas des fans des forums.

 

Un débat passionnant ! Vous êtes maintenant invité-e à proposer vos articles au site www.expression93.fr !

Informations supplémentaires