Pièces à conviction - Évasion fiscale : enquête sur le Crédit Mutuel
Documentaire censuré par Bolloré sur Canal+ racheté et programmé par France 3 le mercredi 7 octobre 2015 à 23h25

Par Véronique Groussard

Depuis trois mois, celui qui ne détient que 14,4 % du capital de Vivendi met Canal+ à sa botte. Les têtes tombent, les parachutages se multiplient et la peur règne dans les couloirs de la chaîne. Enquête sur ce système qui permet à Vincent Bolloré, entre séduction et intimidations, d’être seul maître à bord et d’anesthésier toute forme de résistance.

 

Le syndrome « Black Friday ». À Canal+, chaque semaine, quand le vendredi approche, tout le monde tremble. C’est le jour où tombent les décisions cruciales. Et les têtes. C’est un vendredi que Rodolphe Belmer, l’homme qui a réinventé le Canal+ des dix dernières années, a appris sa mise à pied et quitté la boîte comme un voleur ; un vendredi qu’Ara Aprikian, le respecté patron de D8 et de D17, a fait ses paquets, au vu et au su de tous, dans son bureau vitré. Un vendredi, encore, que le duo Cécilia Raguenau-Céline Pigalle, qui avait remis iTélé sur les rails, a valsé, remplacé par le très contesté Guillaume Zeller. Un vendredi, toujours, que Renaud Le Van Kim, le producteur historique de la chaîne, celui du Grand Journal, des César, du Festival de Cannes, « ce monsieur Le Van Kim » que Bolloré refuse de rencontrer, a découvert la « fatwa » lancée contre lui : son départ était la condition sine qua non pour que Canal continue de traiter avec KM, sa société. C’est simple, en pleine rentrée, au moment le plus chaud de la saison, le 5ème étage, celui des patrons d’antenne, était décimé.

Vincent Bolloré, qui incarne l’actionnaire Vivendi, exerce un pourvoir total et inconditionnel : salariés virés, discours musclés mi-effrayants, mi-séduisants, nominations ahurissantes à iTélé, censure de documentaires, dépolitisation de la ligne éditoriale… Bolloré agit avec préméditation et perfection dans l’exécution. Le diable sort de sa boîte le 25 juin, en fin d’après-midi. Pas un hasard : dans vingt-quatre heures, les émissions s’arrêtent le temps des vacances, personne ne pourra réagir. Ce soir-là, il court-circuite Belmer, vise son adjoint Maxime Saada et lui fixe cette feuille de route : « Tu arrêtes Les Guignols, tu remplaces par Florence Foresti, tu mets Maïtena Biraben aux côtés d’Antoine de Caunes au Grand Journal. » Exécution. Et exécutions. Belmer, qui pense pouvoir protéger sa chaîne, s’oppose à la suppression des Guignols et propose sa démission. Refusée. Quarante-huit heures plus tard, il est pourtant dégagé. Chacun voit ce qu’il en coûte de résister : la porte ! Tout est public. Profitant de l’état de sidération de l’entreprise et de l’atonie extérieure, de la fascination de l’establishment et du laisser-faire politique, Bolloré trace. Son coup d’État médiatique est hors norme. Servi par une absence totale de contre-pouvoirs. L’homme d’affaire a mis en place un redoutable système qui annihile toute résistance.

« Tu es attendue à la DRH »

Le mode opératoire du serial killer Bolloré déroute. Il peut vous recevoir, très courtois, vous quitter sur un « réfléchissez, on en reparle… ». Et le lendemain, vous faire livrer vos cartons. La directrice du cinéma, Nathalie Coste-Cerdan, allait échapper au couperet, elle avait reçu toutes les assurances de la bouche même du boss. Et pourtant… Avec Céline Pigalle, directrice de la rédaction d’iTélé, qu’on lui présente en marge d’une réunion de cadres, Bolloré fait encore plus fort. Personne ne perd une miette de la scène. Charmant, il s’excuse de ne pas encore l’avoir reçue, lui dit tout le bien qu’il entend sur elle. « Tu es attendue à la DRH », lui annonce-t-on quelques heures plus tard… D’autres dirigeants découvrent carrément dans le nouvel organigramme que leur poste est occupé par un autre. L’impopulaire DRH, elle, apprend son éviction en plein comité d’entreprise, non sans que Bolloré lance à la cantonade : « Si les élus veulent qu’elle reste, dites-le. » Encore plus stupéfiant, Vincent Bolloré douche publiquement les rêves de prolongation du « compatriote breton », « l’ami » Bertrand Meheut, le PDG de Canal+ : « Bertrand ne restera pas toute la vie. Il est encore jeune mais commencera sa 65ème année en septembre. » Et comment ne pas s’interroger ? À la rentrée, en pleine diffusion d’une enquête sur l’OM, la régie reçoit un coup de fil : un interlocuteur à l’identité tenue secrète lui intime l’ordre de stopper le film. Sauf que… c’est techniquement impossible. Hasard ? Depuis le 21 septembre, le commanditaire de l’enquête, Karim Nedjari, ne fait plus partie de l’entreprise…

De l’extérieur, on jurerait que Vincent Bolloré a dû utiliser un bélier pour entrer à Canal+ tant les résistances ont dû être grandes. En fait, « personne n’était barricadé, personne n’empêchait Bolloré de prendre et d’exercer le pouvoir », constate un cadre. Rien à voir, en tout cas, avec ce que l’homme d’affaires avait connu, dans les années 1990, lorsqu’il avait voulu conquérir l’armateur Delmas-Vieljeux ou, plus récemment – et en vain – le groupe de pub Aegis. À Canal, point de herses, point de rébellion ouverte comme on le vit, en 2002, lors du limogeage de Pierre Lescure par l’actionnaire Jean-Marie Messier : antenne prise en otage pour diffuser en direct une AG, voiture de Messier secouée par les salariés, foule assiégeant Vivendi au cri de « Messier t’en foutu, Canal est dans la rue » (la photo fera la une des titres américains « Hollywood Reporter » et « Variety »), marée de tee-shirts « Messier super-menteur » venus troubler la quiétude des petits actionnaires au Zénith de Paris, Xavier Couture, le successeur de Lescure, accueilli par un silence funèbre, contraint de marcher, sous l’œil de tout le personnel, sur un tapis de photocopies sur lesquelles était imprimé le visage de Lescure. Il faut dire qu’à l’époque, la chaîne était une ruche. Aujourd’hui, difficile de mobiliser. Les Guignols sont exilés Plaine Saint-Denis, au nord de Paris, et la plupart des émissions sont fournies par des producteurs extérieurs qui défendent leur business.

« Il faut bien réfléchir avant de dire que Vincent Bolloré sort des médias »

Pour comprendre l’absence de réaction face à la rafale d’événements survenus depuis trois mois, il faut revenir à la genèse de l’entrée de Bolloré dans Vivendi. En 2011, il n’arrive pas là en raider mais, et la nuance est de taille, en invité. Poussé par Rodolphe Belmer, qui plaide pour une diversification de Canal+ dans la télé gratuite, Bertrand Meheut démarche Jean-Paul Beaudecroux, patron du groupe NRJ, puis Vincent Bolloré. Le milliardaire, qui a fait fortune dans les ports à containers en Afrique, l’huile de palme, les voies ferrées, possède deux chaînes : Direct 8, lancée le 31 mars 2005 grâce à une fréquence – un bien public, rare et gratuit – que lui a octroyé le CSA. Et Direct Star (devenue D17) acquise pour 70 millions d’euros auprès d’Arnaud Lagardère. En entendant la proposition d’achat de Meheut, Bolloré n’hésite pas, les deux « compatriotes » topent là. Clap de fin pour Vincent Bolloré dans la télé ? C’est ce que croit la crème des médias et de la publicité, réunie le 8 septembre 2011 pour une journée professionnelle près de l’Étoile… La scène a marqué les témoins. : tout à coup, les téléphones vibrent, un murmure de plus en plus fort trouble le discouyrs de Jean-Marie Messier à la tribune. Le meneur de jeu l’interrompt : « On apprend que Vincent Bolloré vendrait ses télés à Canal+. Quelqu’un peut confirmer ? » L’un des lieutenants de Messier se lève et confirme : « Exact. » Une seule personne présente dans la salle voit dans le jheu du Breton, Messier lui-même, qui déclare : « Il faut bien réfléchir avant de dire que Vincent Boilloré sort des médias. »

Les pleins pouvoirs avec… 14,4 % du capital

L’extralucide Messier avait tout bon. Grâce à ses deux petites chaînes tenues pour rien par les professionnels, Bolloré est devenu le deus ex machina de Vivendi. Comment ? Le vendeur n’a pas été payé en cash, comme prévu initialement, mais en actions. Oh, une miette du capital. Mais comme dans le jeu des cours de récré « 1, 2, 3, soleil ! », de mois en mois, chaque fois qu’on se retourne, il a avancé : 1,7 % du capital en 2012, la présidence du Conseil de surveillance de Vivendi il y a quinze mois, 14,4 % du capital lors du plus récent comptage, qui lui vaudront à terme – magie de la loi Florange – 26 % grosso modo des droits de vote, présidence du Conseil de surveillance de Canal+ depuis le 3 septembre dont il a, dans les faits, pris toutes les manettes. En clair, Vincent Bolloré surveille Bolloré Vincent. Mieux, depuis le 16 septembre, il est même devenu inexpugnable dans le capital. Vivendi a pris le contrôle total de la coquille qui détient l’autorisation d’émettre de Canal+, dont elle ne possédait jusqu’alors que 48,5 %. Du coup, n’entre plus qui veut au capital de Vivendi car, pour éviter que les télés ne tombent dans n’importe quelles mains, la réglementation est stricte et protectrice. « En l’espèce, décrypte un spécialiste, seul un européen pourrait tenter un raid. Mais pour supplanter les droits de vote de Bolloré, il devrait lancer une OPA sur 100 % du capital, soit… 29 milliards d’euros. » « Un peu radical », nuance-t-on dans l’entourage de Bolloré, où l’on reconnait qu’il serait très compliqué de le mettre en difficulté. Enhardi par son passé, Vincent Bolloré a pu mesurer qu’en France, la puissance sourit aux audacieux.

Il y a quelques années, il avait percé les murs et construit une passerelle entre son siège social et Havas dont il n’était alors, qu’un tout petit actionnaire. Cette fois, à Canal+, il a les pleins pouvoirs avec seulement 14,4 % du capital. Durant l’hiver 2015, peu de signes avant-coureurs laissent présager ce que Bolloré mijote…

Pièces à conviction - Évasion fiscale : enquête sur le Crédit Mutuel
Documentaire censuré par Bolloré sur Canal+ racheté et programmé par France 3 le mercredi 7 octobre 2015 à 23h25

(Suite de cet article sur TéléObs N° 2656 du 1er octobre 2015)

Informations supplémentaires